L’art du chantier, des imaginaires en construction

Articles & interviews, Expos

Des corps qui s’échauffent, des machines qui bâtissent et démolissent, des hauts édifices qui s’élèvent toujours plus haut. Jusqu’au 11 mars 2019, la Cité de l’Architecture et du Patrimoine raconte, à travers l’exposition « L’art du Chantier, construire et démolir du XVIème au XXIème siècle », comment les Hommes en Occident ont imaginé l’espace où l’on bâtit, depuis la Renaissance. Source de nuisance ou de fascination, le chantier est souvent mis en scène comme lieu de pouvoir et de progrès technique. L’exposition confronte différents regards, alliant lithographies, maquettes, peintures, articles de presse, films, pour saisir les imaginaires techniques, sociaux, politiques et artistiques qui construisent le chantier.


La technique spectaculaire

« Le langage et l’outil sont l’expression de la même propriété de l’homme. » André Leroi-Gourhan évoquait, dans Le Geste et la Parole (1964), la technique comme prolongement du corps. Les objets techniques – les outils – libèrent la mémoire de l’Homme et lui permettent de s’inscrire dans une communauté. Selon l’anthropologue, il existe un perfectionnement naturel de la société, et c’est en cela qu’une part d’humanité réside dans la technique. Ces idées entrent en résonance avec l’exposition. Tout au long de la première partie, le chantier apparaît comme un lieu spectaculaire de prouesses techniques. L’obélisque du Vatican, le Louvre, le canal de Panama sont autant de lieux en construction où les Hommes montrent leur puissance. Les dessins, les plans, les gravures portent un regard surplombant sur les chantiers, symbolisant une forme de supériorité. Au XIXème siècle, l’intérêt se focalise sur un imaginaire de la machine, représentée comme une force qui se substitue à l’humain.

Érection de l’obélisque de Louqsor sur la place de la Concorde à Paris, 25 octobre 1836 – Ignace François Bonhomme

S’ériger en communauté

Dans son essai Éloge des frontières, le médiologue Régis Debray avance qu’il est nécessaire d’ériger à la verticale pour constituer un territoire à l’horizontale. Autrement dit, les monuments verticaux – colonnes, tours, obélisques, statues – permettent de faire société. « Sacré » vient du latin « sancire » qui signifie « délimiter ». Notre chère Tour Eiffel ne revête-t-elle pas une dimension sacrée ? Les monuments historiques, politiques, religieux, aussi élevés qu’ils soient, représentent le durable. Ils nous relient, nous délimitent, nous tiennent ensemble. En somme, ils érigent la communauté. Alors que le geste symbolique de démolition efface les traces d’un régime, la construction fonde les nouvelles bases d’une société.

Une mythologie du pouvoir

Le chantier est aussi le lieu de mise en scène du pouvoir. Louis XIV visitant Versailles, François Mitterrand inspectant les travaux du Grand Louvre, les architectes se montrant sur les chantiers… En creux, émerge le mythe du grand constructeur. Finalement, l’exposition montre comment l’acte de construire est en réalité un acte politique.

L’exposition représente aussi le corps de l’ouvrier, sujet d’imaginaires multiples. Le mythe de l’ouvrier héroïque tend à redonner une certaine valeur aux travailleurs, comme sur les photographies de Charles Clyde Ebbets (« Déjeuner au sommet », 1932) ou encore d’Eugène de Salignac (« Peintre suspendus aux câbles du pont de Brooklyn », 1914).

Cependant, on regrette qu’une place peu importante soit donnée à la parole des ouvriers au sein l’exposition. Car sans eux, le chantier est l’arrêt.

François Mitterrand et Leoh Ming Pei (casque rouge) observant des échantillons de verre sur le chantier de la Pyramide du Louvre à Paris en 1988 – Marc Riboud

L’esthétique du chantier

L’exposition s’achève sur la thématique de l’art au travers du chantier. Par essence provisoire et inachevé, le chantier a inspiré de nombreux courants artistiques du XXème siècle, à l’image du futurisme italien et du constructivisme russe, fascinés par le mouvement et les machines. Le chantier est aussi le lieu d’expérimentation, où l’architecte éprouve les formes.

Enfin, trois architectes contemporains – Martin Rauch, Marc Mimram et Patrick Bouchain – évoquent dans des interviews filmées leur vision du chantier, matrice de l’architecture.

« Déjeuner au sommet », 1932 – Charles Clyde Ebbets

Infos pratiques :

Cité de l’Architecture et du Patrimoine
Métro : Trocadéro

Jusqu’au 11 mars 2019

Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 11h à 19h.
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h

Plein tarif : 9€
Tarif réduit : 6€

Deux ouvrages conseillés pour aller plus loin :

  • Du chantier dans l’art contemporain, Angèle Ferrere, 2016.
  • Esthétique de la photographie de chantier, sous la direction de François Soulages et Angèle Ferrere, 2017.

Article à retrouver sur Kulturiste CELSA.

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