Portrait d’une femme oubliée

« Moi, j’aimais les beaux Italiens, mais je n’aimais pas les Anglais… Et puis la Bretagne… Ah la Bretagne… » La sonnette de la porte d’entrée retentis, mais c’est à peine si elle l’entend. Le brouhaha de la télévision envahit le petit appartement de Jouy-le-Moutier. Pour rien au monde, elle n’éteindrait cette petite boîte magique, qui la maintient en éveil. La voix de Julien Le Perce la berce, ses yeux bleus l’attendrissent. Jingle, applaudissements, jingle, applaudissements… La même bande-son, en boucle. Parfois, elle détourne la tête de son émission préférée, mais seulement pour nous dire bonjour. Une lueur de mélancolie se distingue dans ses yeux bruns. Quelques rides tirent son regard vers le bas… Oui, c’est sans doute ses paupières alourdies par le temps qui lui donnent son air triste. Mais quand on s’approche d’elle pour l’embrasser, ses joues tombantes se rehaussent, laissant apparaître un sourire de nourrisson.

« Moi, j’aimais les beaux Italiens, mais je n’aimais pas les Anglais… Et puis la Bretagne… Ah la Bretagne… » Les cheveux gris, fins et coupés courts, le dos voûté, « Mémé » trône dans son fauteuil inclinable. On dirait une reine, revêtue d’une grande couverture blanche. « Ça sent le cake aux fruits », fait-elle remarquer d’une voix presque inaudible, à l’heure de son goûter. Le même effort pour se lever, le même rituel. La main droite agrippée au sceptre de bois, le poing gauche tombant et refermé sur lui-même, comme anesthésié. « L’odeur du sucre me rappelle la Bretagne », ajoute-t-elle. Ah la Bretagne… Non sa Bretagne. « Mémé » peut en parler pendant des heures. C’était la campagne, les tomates rouges qu’elle cueillait, les mains dans la terre, les œufs frais de la ferme… et le cake sucré aux fruits secs qui sort du four. On la regarde sans l’écouter, attendris par ses manières enfantines, déguster avec gourmandise le gâteau, par petites bouchées. Quelques miettes tombent sur ses genoux, qu’elle balaye d’un revers de main. Son bras gauche retombe le long de son corps, inerte. Est-il encore en vie ? « Ma mère est devenue hémiplégique après ma naissance, confie son premier fils. La moitié de son corps est paralysé. »

« Moi, j’aimais les beaux Italiens, mais je n’aimais pas les Anglais… Et puis la Bretagne… Ah la Bretagne… » Ma grand-mère n’a jamais travaillé. Une femme au foyer, qu’on a oubliée. Seule, elle a élevé ses cinq garçons. Dans le creux de son petit poing refermé, elle maintient une aiguille de tricot. Les mailles s’enchaînent, l’étoffe s’allonge, les aiguilles se croisent et s’entrechoquent. De sa seule main valide, elle tricote des pulls, des écharpes, des gants, des bonnets, sous le regard admiratif de ses enfants et petits-enfants. Le dimanche, souvent, le passé refait surface. « Depuis que j’ai quitté la Bretagne, je tricote, je tricote, je tricote, martèle-t-elle, au rythme de ses aiguilles. Il fallait bien habiller les cinq petits. » L’accent méridional d’Yves Montant, qui la faisait tant craquer quand elle était jeune, accompagne la drôle de danse de sa main droite habile.

Les photographies provoquent en moi des réminiscences de scènes de vie, où « Mémé » régnait encore en maîtresse de maison, à Jouy-le-Moutier. Le souvenir fragmenté de ma grand-mère revient à mon esprit, un peu flou. « Moi, j’aimais les beaux Italiens, mais je n’aimais pas les Anglais… Et puis la Bretagne… Ah la Bretagne… » Étrangement, je me rappelle cette rengaine qu’elle rabâchait continuellement. Pourquoi les Italiens ? Pourquoi pas les Anglais ? On en sait pas. Mais en ressassant toujours cette pensée d’une voix monotone, c’était comme si elle ne voulait pas oublier, ni sombrer dans l’oubli.


Image : Francesca Woodman, House #3, Providence, Rhode Island, 1976.

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