Projets persos

Chantiers

Partout, ces femmes et ces hommes sont là. Ils sont parfois tellement proches qu’on ne les voit pas. Camouflés sous des taches de peintures ou encore hissés au sommet d’un échafaudage. Ils existent. Partout, des frontières humaines et sociales se dessinent. S’érige alors un monde séparé, divisé. Ces frontières, j’ai décidé de les gommer. Ou du moins de les relier entre elles. Ce récit entend redonner de la mémoire au métier d’ouvrier. De la matière, de la profondeur, comme à son image. A tous ces artisans qui ont consacré leur vie entière à bâtir notre monde. A Kevin et Antoine qui m’ont accueillie en terre hostile. Et à mon père que j’admire, qui m’a éduquée, nourrie, transmis sa soif de perfection et donné tant d’amour durant vingt ans.

 


Un matin de décembre, à l’approche de Noël, dans le petit village de Butry-sur-Oise tout près de la ville adorée de Van Gogh. Il fait nuit noire. Une légère bruine se pose délicatement sur nos visages. D’un pas encore engourdi, nous avançons dans la brume des premières heures. Là, un grand portail couleur de rouille veille sur une imposante maison de pierre. A travers les grilles aux motifs rococo, j’aperçois le chantier. Dans une faible lumière, un voile blanc et vaporeux semble suspendu à des barres métalliques. « C’est ici », me souffle papa. Nous franchissons le portail. Au même moment, une dame d’un certain âge apparaît sur le seuil de la maison, devant une porte vermeil. C’est la cliente. « Bonjour Madame », lance papa. Son regard perplexe me laisse penser qu’elle ne s’attendait pas à ma venue. Je lui explique que je souhaiterais réaliser un reportage photo sur le métier d’ouvrier. Un sourire bienveillant se dessine sur ses lèvres. Elle semble touchée et convaincue. A l’occasion de la veille des congés de Noël, elle apporte trois tasses de café bien chaud et du quatre-quart pour les artisans. Papa est ravi. « Des attentions comme celle-là, j’en reçois pas souvent » me confie-t-il.

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© Laura Barbaray

Dans la cour d’entrée, j’observe de plus près les immenses structures métalliques aux formes géométriques qui longent la façade de la maison à trois étages. Tout semble tenir sur un fil, comme flottant dans les airs. Le voile blanc me donne une impression d’intimité, de mystère. Comme si un secret devait être gardé, ici, au cœur de cette carcasse de fer.

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© Laura Barbaray

Papa se dirige vers un petit local, à droite de la maison. Un lieu exigu, mais chauffé. S’empilent les pots de peinture, les pinceaux, les brosses, les chiffons, les tréteaux. Difficile de faire un pas sans renverser du matériel. La poussière vole. L’odeur de la peinture laisse un goût amer au fond de la gorge. C’est ici que papa troque ses vêtements de ville contre son « blanc » selon son jargon. C’est ici qu’il déjeune, au milieu de ce chaos âpre et rude. Le voilà changé. Un pull noir et rêche, un pantalon blanc parsemé de taches de couleur sombres et claires à la fois.

Deux autres ouvriers, Kevin et Antoine, sont arrivés peu de temps après nous. Ils sont jeunes, et acceptent volontiers d’être pris en photo. Kevin a 26 ans. Il obtiendra bientôt une qualification supérieure. Antoine, lui, a 19 ans. Il prolonge son apprentissage en espérant valider son brevet professionnel.

 

Tous se mettent au travail. La radio est allumée dans le petit atelier. Sur le rythme de Gimme! Gimme! Gimme!, un genou à terre et les gants enfilés, papa prépare la peinture. « J’ai huit volets à repeindre ce matin » me dit-il. Comme une sorte de potion magique, il mélange avec promptitude sa matière première. La texture épaisse doit être plus onctueuse, plus moelleuse. Là, trouver la teneur parfaite. Avec souplesse et rapidité, il peint de façon mécanique le volet en bois posé sur les tréteaux. « Ce n’est pas ce qu’il y a de plus compliqué à peindre, les volets. Monter, descendre des échafaudages toute la journée, ça c’est fatiguant. A déplacer des meubles lourds, à enduire et repeindre des grandes surfaces, on prend des mauvaises positions. Mon dos est foutu depuis toutes ces années ».

 

Dehors, j’entends le raclement rugueux de la lisseuse sur le mur de façade. Kevin enduit le mur avec l’aide d’Antoine. En même temps, il apprend. Papa lance sur un ton blagueur : « Alors, ça y est, il a le coup ? » Kevin renchérit en plaisantant : « Ah, ça j’sais pas, mais en tout cas il a le coup du téléphone, c’est sûr ! ». Debout, les mains glacées mais d’un geste vif, Kevin et Antoine revêtent le mur d’une pâte épaisse et grise. Sous la bruine délicate, les mains s’abîment, les bras se contractent, le dos se raidit. L’air froid pique les yeux et fait renifler. A travers la fumée des cigarettes, au milieu des cendres pâles, on distingue toujours, oui toujours, le visage souriant et parfois rieur des trois artisans du monde.

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© Laura Barbaray

Ce projet a été réalisé dans le cadre de mes cours de photographie, à la Sorbonne. La consigne : suivre quelqu’un dans son quotidien, raconter une histoire et réaliser une série de 10 images. Me voici donc en immersion sur un chantier, adoptant une démarche de photo-reportage et accompagnée de mon père, Kevin et Antoine. J’ai alors voulu prolonger le projet : redonner de la mémoire, de la poésie au métier d’ouvrier. Un récit vient s’ajouter aux images. Les chantiers : un sujet que j’aimerais approfondir davantage.

L’intégralité des images dédiées au cours de photo ne figure pas sur le blog.

Laura Barbaray

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Projets persos

Quand lutter devient le mot d’ordre

Actualité – semaine du lundi 18 au vendredi 22 décembre 2017

Entre défense des droits des migrants et dénonciation de l’élevage de lapins en batterie, entre lutte pour la paix et lutte contre la pollution atmosphérique, l’actualité de la semaine s’est fait l’écho de nombreuses voix militantes.

Le droit à l’hébergement d’urgence plus fort que la loi…

Le monde de la solidarité lance un cri d’alarme sur le projet de loi immigration. A l’occasion de la Journée internationale des migrants ce lundi 18 décembre, des associations de lutte contre l’exclusion dénoncent la politique migratoire de Gérard Collomb qui prévoit le recensement dans les hébergements d’urgence. Celles-ci refusent que « les centres d’hébergement deviennent des annexes des préfectures » et demandent au Défenseur des droits Jacques Toubon d’intervenir auprès du gouvernement estimant que ces mesures portent « atteintes aux droits » des personnes étrangères. Ce même jour, Jacques Toubon a fait part de ces inquiétudes à l’antenne de France Inter dans la matinale de Nicolas Demorand : « Les personnes qui n’ont pas de titre de séjour pourraient être enfermées dans des centres de détention : c’est un changement complet de notre politique ».

Dans la même verve, la député LREM Sonia Krimi a fait retentir sa voix à l’Assemblée contre le Premier ministre, ce mardi 19 décembre : « Ce dispositif détourne l’hébergement d’urgence et les lieux d’accueil gérés par les associations de leur finalité » et « les utilisent pour mettre en œuvre la politique de gestion des flux migratoires ». Une lutte pour un droit humain inconditionnel, une lutte pour les valeurs de la République Française.

Les animaux ont eux aussi le droit à une dignité…

Décidément, l’actualité de cette semaine est marquée par la défense des droits des individus. Cages exiguës aux grilles métalliques, installations insalubres sans la moindre lumière. Dans une nouvelle vidéo publiée sur Youtube le 19 décembre, l’association L214 pour la défense des animaux dévoile les conditions de vie des lapins Orylag au pelage particulièrement soyeux, dans trois élevages de Nouvelle Aquitaine. Les images sont choquantes. La tête tordue vers le sol, troubles du comportement, blessures à vif. Élevés en batterie non seulement pour leur viande mais aussi pour leur fourrure, les lapins Orylag deviennent la matière première des marques de luxe. « Les manteaux, les écharpes, les sacs à main ou encore les peluches se retrouvent chez Dior, Fendi et Dolce & Gabbana », rapporte la journaliste Audrey Garric pour Le Monde.

C’est un véritable choc pour Jean Bouttaud, président de la coopérative Orylag. Il se dit « extrêmement surpris et choqué de l’existence de telles images » qui ne correspondent pas aux « valeurs que nous défendons et aux soins que nous apportons aux animaux », peut-on lire dans le magazine Science & Avenir. Des propos dissonants en regard de la vidéo.

A l’Assemblée générale des Nations Unies, la volonté d’une paix durable contraste avec la décision de Trump sur le statut de Jérusalem…

Une fois de plus, Trump se retrouve isolé sur la scène internationale. Le jeudi 21 décembre, 128 des 193 pays membres de l’ONU ont condamné la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les Etats-Unis. Un vote qui « reconnaît le droit international » et qui rappelle que « toute décision sur le statut de Jérusalem n’a pas de force légale, est nulle et non avenue et doit être révoquée », rapporte le quotidien Les Echos. Alors que les affrontements entre Palestiniens et Israéliens se multiplient, Trump ne compte pas revenir sur sa décision, comme à son habitude. La menace d’une guerre prochaine est-elle réelle ? Dans son éditorial au Monde le 23 décembre, le pianiste et chef d’orchestre Daniel Barenboim, d’origine argentine et israélienne, estime qu’il est « nécessaire de penser certains aspects de ce conflit de manière nouvelle » et plus humaine.
Selon Daniel Barenboim, le conflit israélo-palestinien n’est pas un conflit entre deux nations, mais entre deux peuples vivant sur le même territoire. La décision des Etat-Unis favorise l’un et démoralise l’autre. Ainsi, le pianiste défend l’idée d’une solution à deux états et la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de la Palestine et d’Israël : « face à la décision unilatérale des Etats-Unis, j’en appelle au reste du monde : reconnaissez l’Etat de Palestine, tout comme vous avez reconnu l’Etat d’Israël ».

De son côté, l’Inde prend des mesures originales pour lutter contre la pollution atmosphérique…

Circulation automobile, incinérations de déchets à ciel ouvert, fumées des usines. La capitale de l’Inde New Delhi est devenue une véritable chambre à gaz. Au début du mois de novembre, la concentration des particules fines dans l’atmosphère s’élevait à 1000 microgrammes par mètre cube, soit quarante fois le niveau maximum recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Désespérées, les autorités de Delhi ont testé une mesure tout à fait originale. Le mercredi 20 décembre, les habitants de la capitale ont pu observer en pleine rue un brumisateur géant (« canon antismog ») destiné à faire tomber les particules fines qui empoisonnent l’air, selon Julien Bouissou, correspondant en Inde pour Le Monde. L’engin projette jusqu’à 100 litres d’eau par minute dans un rayon de 150 mètres.

Toutefois, cette initiative est critiquée par les ONG. Pour Sunil Dahiya de Greenpeace, « le gouvernement local cherche à détourner l’attention de son incapacité à combattre les sources de la pollution, principalement la production industrielle, les émissions de véhicules et la poussière des chantiers de construction » souligne le site d’Europe 1, le 20 décembre. Une méthode qui fait disparaître la pollution seulement quelques heures.

INDIA-POLLUTION
© SAJJAD HUSSAIN / AFP

Laura Barbaray

Musique

Focus sur la playlist : l’interview de Voyou

Artistes en floraison – Chaque mois, Radio Néo vous propose de découvrir les nouvelles entrées en playlist. En décembre, l’artiste Voyou, de son vrai nom Thibaud avec le titre « Seul sur ton tandem » est mis à l’honneur.


Tu joues de la trompette depuis ton plus jeune âge. Quelle relation entretiens-tu avec cet instrument ?

C’est un instrument que je connais depuis toujours. Mon père est trompettiste, il était professeur de musique dans un collège et au conservatoire. J’ai un rapport assez familier avec cet objet. J’ai commencé très jeune à en jouer. Et puis au moment de l’adolescence, je m’en suis éloigné, je voulais faire de la musique plus rock.

Aujourd’hui, je rejoue de la trompette, j’ai du mal à m’en séparer. J’ai été musicien trompettiste pour le groupe Rhum For Pauline il y a quelques années. Les membres du groupe savaient que je jouais de la trompette au conservatoire, ils m’ont donc proposé de me joindre à eux.

Comment es-tu entré dans le monde de la musique ?

J’ai été musicien pour trois groupes : Rhum For Pauline, Elephanz et Pegase. Ces différents groupes musicaux avait leur label et au fur et à mesure j’ai rencontré plusieurs personnes. Je me suis constitué un petit réseau. C’est notamment grâce à Elephanz (formé en 2008) que je suis véritablement entré dans le monde de la musique. Le groupe de rock commençait à avoir de l’importance à l’époque et j’ai eu la chance de rencontrer du monde influent. Aujourd’hui, je travaille encore avec certains d’entre eux.

A l’écoute du titre « Seul sur ton tandem » aux tonalités pop/synthétique, on ne s’imagine pas un « voyou » chanter… D’où vient ton nom d’artiste ?

Il n’y a pas vraiment une seule et unique explication. Selon moi, tout le monde s’est fait appeler au moins une fois « voyou » de façon amicale par ses parents, sa grand-mère ou un ami. C’est un nom générique, auquel le public peut facilement s’identifier. Mon projet « Voyou », qui date de 2016, est un projet personnel, mais je souhaite toucher tout le monde. Ainsi, garder mon nom et mon prénom sur scène pour faire de la musique ne m’intéressait pas.

Ton premier EP « Seul sur ton tandem » sortira le 26 janvier 2018. Que racontes-tu dans tes chansons ?

Beaucoup de choses différentes. Je parle de l’enfance, de l’ennui, de l’amour, de l’amitié, de la fuite. Encore une fois, mes chansons concernent tout le monde. Trois titres déjà sortis figureront dans l’EP : « Naufragé », « On s’emmène avec toi » et « Les soirées ». Et un tout nouveau morceau, intitulé « Légende Urbaine ».

Les textes racontent une histoire, j’aimerais que chacun puisse se retrouver, se reconnaître dans les chansons. Que ça évoque pour chacun un sentiment partagé.

[photo 2] VOYOU_cover
Cover EP « Seul sur ton tandem » – sortie le 26/01/2018

Comment s’est déroulée la fabrication de ton EP ?

J’ai composé mon EP seul avec mon ordinateur, sur le logiciel Logic. J’ai tout composé, tout arrangé moi-même. J’ai également écrit les textes. C’est un processus tout à fait solitaire, donc ! Puis, Julien Delfaut m’a accueilli dans son studio à Paris pour faire quelques reprises de voix et le mixage. A Pornic, dans le studio « La Maison du Futur », j’ai également enregistré quelques prises de son avec des instruments de musique que je ne connaissais pas personnellement, afin d’apporter un peu plus de matière aux musiques.

Quelles sont tes influences musicales ?

Je n’ai pas réellement d’influences musicales précises… Je ne préfère pas un style musical plus qu’un autre, ou une époque plus qu’une autre. J’écoute absolument plein de styles musicaux différents : du rap, de l’électro, du rock, de la chanson française en passant par la musique africaine. Mon père n’écoutait pas tant de musique finalement : il en jouait plus qu’il n’en écoutait à la maison. C’est surtout ma mère et ma sœur qui écoutaient beaucoup de musique : Manu Chao, William Sheller ou encore Michel Fugain. Ma mère adorait la musique latine, aussi ! C’est un mélange de toute cette culture musicale qui a forgé mon propre style aujourd’hui.

Les paroles de « Seul sur ton tandem » sont plutôt douces et mélodieuses. On a même qualifié le titre de « morceau-roman ». Es-tu d’accord avec cette idée ? Qu’as-tu voulu exprimer à travers ce titre ?

Oui, j’essaie de raconter des histoires. Il y a un début, un milieu, une fin avec de la matière. Cependant, je me laisse aller quand j’écris. J’écris pour me faire du bien, j’essaie d’être sincère pour parler à tout le monde. Je raconte une rupture ou un décès, mais de façon douce et sereine. Dans ce sens, j’accompagne chacun dans des moments de vie différents.

Comment a-t-il été composé ?

Pour l’écriture même des textes, je préfère laisser le public s’approprier mes paroles et ne pas révéler ma source d’inspiration.

Au niveau de la composition musicale, il y a plusieurs versions différentes : une cinquantaine, pour être franc ! Pendant un an, j’essayais de trouver l’équilibre parfait, l’accord et la ligne mélodique. Les textes sont tristes certes, mais je souhaitais que la musique soit plutôt pop et pétillante. Ainsi, je revenais constamment sur la musique : dès que j’avais une idée, je modifiais les sons, les rythmes, les accords.

Il n’y a pour l’instant pas de clip accompagnant la musique. Un clip est-il prévu pour ce morceau ?

Le clip pour « Seul sur ton tandem » est en cours. Il doit sortir le 26 janvier 2018, en même temps que l’EP. C’est Vincent Castant qui travaille dessus. Il a déjà réalisé des clips pour Polo & Pan, par exemple. Je l’ai rencontré dans le Pays Basque et m’a fait découvrir sa websérie « Ouai j’vois ouai ». Un travail vraiment remarquable ! Ce que je peux dire du clip pour l’instant, c’est que l’on a tourné des vidéos à la mer et on a loué un tandem. Vincent a un univers bien à lui, je lui fais totalement confiance pour la réalisation du clip.

Pourrons-nous assister à tes concerts prochainement ?

La date la plus importante est celle du 9 avril 2018 à la Maroquinerie à Paris. En ce moment, je suis en tournée pour une quarantaine de dates : le 22 décembre pour le Capsule Festival à Lamballe en Bretagne, le 26 janvier à Rouen et le 27 janvier à la Rochelle… Toutes mes dates sont publiées au fur et à mesure sur ma page Facebook.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

Le projet d’un futur album mûrit petit à petit : je commence à enregistrer des nouveaux morceaux !

Article à retrouver sur Radio Néo.

Laura Barbaray

Projets persos

Afrique ma douce, adieu

Mes paupières sont lourdes… Ma tête flanche… Je ne respire plus… Je ne tiens plus…

Le vrombissement du moteur de la Jeep déchire la ville endormie de Marrakech. Le paysage défile à toute allure à travers la vitre. Dans l’obscurité, j’aperçois au loin les lumières urbaines. Comme une traînée de poudre étincelante. Depuis combien de temps roulons-nous ? Je l’ignore. Mais on roule vers la mer, l’Espagne, l’Europe. Afrique, terre d’exil, nous te quittons. Oui, l’Europe… C’est pour bientôt.

Quand on est venu nous chercher à Agadir, tout s’est déroulé rapidement. Dans la précipitation, je n’ai pas tout compris… D’une voix nasillarde et agressive, un passeur arabe a lancé une injure à un Noir qui s’est plaint d’être fatigué. Je crois qu’il lui a ordonné de se taire. Très vite, nous sommes montés à l’arrière de la voiture ; nous, les dix-huit clandestins et les deux Français avec leur caméra. Pourquoi nous accompagnent-ils ? Je suis curieuse mais prudente, alors je les évite. Les bras serrés contre la poitrine, la tête baissée, j’ai suivi les autres le plus discrètement possible. Crâné rasé, vêtements amples et sales. Je suis désormais un homme. Un homme pour traverser la mer, un homme pour passer la frontière. Ne pas se faire remarquer, ne pas faire entendre sa voix. Se protéger de la violence des passeurs.

C’est le trajet le plus long de ma vie. Seulement six places assises pour vingt pauvres passagers. Il fait chaud, trop chaud pour respirer. La sueur coule sur mon front, ma peau suinte. Serrés, comprimés, broyés les uns contre les autres, dormir est impossible. Moi, je me tasse au sol, recroquevillée, la tête entre mes genoux, les mains contre ma poitrine, toujours. Un poids s’appuie contre mon épaule engourdie, un autre écrase mon pied gauche. Je ne sens plus mes jambes, mes bras… Malgré la fatigue, mon corps courbaturé me tient éveillée.

Dans la voiture, les clandestins s’agitent, grognent, s’énervent. « Pousse-toi, je n’ai pas de place ! » gémit l’un d’entre eux, haletant. Un des Arabes, à l’avant, se retourne brusquement pour le frapper et l’insulter dans une langue que nous ne comprenons pas. L’atmosphère irrespirable se tend. On devient de plus en plus nerveux et angoissés à l’idée de croiser la police.

Durant tout le trajet, nous n’avons rien mangé, rien bu. Arrivés en plein désert, la chaleur est intenable. Les lèvres craquelées, la gorge sèche, je ne peux émettre aucun son. Je sens mon corps faiblir… Le second passeur nous donne une bouteille d’eau. Un litre et demi pour vingt corps asséchés et assoiffés. « Tout le monde doit boire, l’eau c’est la vie », puis-je entendre parmi les clandestins.

Première halte dans le désert marocain, après un interminable voyage. Il fait jour. A perte de vue, une nappe de sable ambrée semble embrasser l’horizon. Les passeurs nous laissent dans ce néant de poussière couleur terre de Sienne et reviendront dans la nuit nous apporter à manger. Sur le sol caillouteux, à l’ombre d’un épineux, j’étends mes jambes raidies par la douleur. Enfin. Le sang circule à nouveau. Soudain, la faim me ronge l’estomac. Depuis combien n’ai-je pas avalé quelque chose de consistant ? Je ne sais même plus. Les quelques morceaux de pain que nous distribue équitablement Ibrahim suffiront pour aujourd’hui… Ibrahim, on connaît tous son nom. Son sourire est ineffaçable. C’est lui qui nous rappelle que nous sommes dignes et humains.

Mais moi, ma dignité, j’ai l’impression de l’avoir perdue lors de ce voyage. Je ne me reconnais pas avec ce crâne rasé, ce tee-shirt d’homme trop large, crasseux, et ces souliers de plastique, qui ne sont que de vétustes bouteilles écrasées. Une va-nu-pied, dirait-on. Je me sens souillée, déshonorée. Que peuvent bien penser ma mère, mon père, mes frères et sœurs ? Me croient-ils déjà en Europe ? Se doutent-ils du danger de la traversée ? Je refuse qu’ils me rejoignent dans les mêmes conditions… Alors, avec un peu d’assurance, j’ose pour la première fois approcher un des deux Français. « S’il te plaît, prends-moi en photo, pour montrer à ma famille. Je ne veux pas qu’ils fassent comme moi. Personne ne doit subir ça, alors s’ils me voient comme ça, ils ne s’y risqueront pas ».

A la nuit tombée, le bateau amené par les passeurs est prêt. Le moteur fonctionne, les trous sont bouchés, la boussole sera notre guide. Le bois est abîmé mais il résistera. Ça y est, c’est le grand départ. Oui, nous voguerons vers l’Espagne, l’Europe. Et je sortirai vivante de cette traversée. Tous ensemble, en cercle, nous prions, nous chantons, nous dansons pour nous donner du courage et nous réchauffer dans la nuit glaciale. Nos voix harmonieuses résonnent dans les ténèbres, comme un cri d’espoir. « Mon Dieu, permet-nous d’aller au bout de notre voyage » récite Ibrahim en fermant les yeux.

Il est une heure de matin. Nous sommes vingt-cinq à embarquer. Les Français, toujours aussi attentifs à nos faits et gestes, feront la traversée avec nous. Au moment de pousser le bateau à la mer, un mélange de peur et d’excitation se lit sur nos visages. « Allez, poussez un grand coup ! » s’exclame l’un des hommes. Encore une fois, tout est allé très vite. Je suis à bord. Je sens à présent l’odeur de l’iode, le vent marin caresser mon visage, quelques gouttes d’eau salée se poser sur mes lèvres. Nous avons réussi. Dans l’obscurité, la mer bleue immense paraît un abîme, un gouffre infiniment noir. De l’eau glace soudain mes pieds nus. Je prends conscience que nous sommes à plus de cent kilomètres des côtes espagnoles sur une mer agitée. Et l’eau ne cesse de s’infiltrer de toute part… Tandis que les plus robustes rejettent l’importune avec entrain à l’aide de seaux en ferraille, moi, j’ai peur. Peur de mourir. Peur d’être engloutie dans l’océan… Blottis les uns contre les autres, recroquevillés pour se réchauffer, chacun essaie de garder espoir.

C’est l’aube. Les lueurs orangées du soleil se reflètent sur l’eau ondoyante. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Je contemple la scène, malgré mon épuisement et oubliant presque l’eau qui continue de monter. Et les dauphins ! Ils semblent voyager à nos côtés… Une agitation sur le bateau me sors de ma rêverie. Alors que l’eau poursuit sa course folle le long de nos jambes, les côtes espagnoles apparaissent. Sur le visage de chacun, le sourire se redessine. Sur le mien aussi. Nous sommes vivants. « Content d’arriver ? » demande le Français qui tient la caméra à l’un des clandestins. Seulement, un bruit sourd rompt l’engouement qui s’était installé parmi nous. Panne de moteur. Mon cœur bat très vite. L’espoir en moi se dissipe peu à peu. Lorsque je lève les yeux, le bateau vert et blanc de la garde civile espagnole est à quelques mètres de nous. C’est fini. Europe, te connaîtrai-je un jour ?


Texte rédigé à partir du reportage de Guillaume Martin et Grégoire Deniau en 2005.

Musique

Focus sur la playlist – l’interview d’Alice et Moi

Artistes en floraison Chaque mois, Radio Néo vous propose de découvrir les nouvelles entrées en playlist. En novembre, le projet Alice et Moi avec le titre « Filme moi » est mis à l’honneur. Rencontre avec la jeune chanteuse Alice Vanor.


Après avoir terminé ton master de journalisme à Sciences Pô en 2016, tu t’es consacrée entièrement au projet Alice et Moi. Envisages-tu de devenir journaliste ou bien souhaites-tu te lancer dans une carrière musicale ?

Aujourd’hui, je me concentre uniquement sur la musique. J’ai toujours voulu faire de la musique. Depuis que je m’y consacre entièrement, ma vie a complètement changé. Je me sens tellement bien que je ne me vois pas faire autre chose que de la musique. J’y pense tout le temps.

Cependant, il y a plein d’aspects dans le journalisme que j’adore : l’écriture, les images, les documentaires. Peut-être que plus tard je me lancerais dans ce genre de projet, mais ce n’est pas ma priorité pour le moment.

Dès ton plus jeune âge, tu baignes dans la musique : ton père est un ancien membre d’un groupe punk. Comment es-tu passée de l’influence d’un père féru de punk jusqu’à la musique pop aujourd’hui ?

Mon père m’a donné le goût de la musique, c’est sûr. Depuis que je suis toute petite, mon père joue de la guitare avec moi. Ma mère aussi écoutait beaucoup de musique : elle allait voir les Rolling Stones en concert. J’ai toujours baigné dans une atmosphère un peu cool, un peu rock. J’adore la musique rock comme The Clash, The Cure…

De mon côté, j’ai toujours écouté d’autres artistes comme Vanessa Paradis. Quand j’étais enfant, je chantais à la fin du dîner entre amis la chanson « Pourtant » de Vanessa Paradis ! Mon père a une voix punk qui déchire. Moi, j’ai une plus petite voix, plus douce, alors c’est vrai que je m’identifiais parfois à des artistes comme Vanessa Paradis. Sa voix est honnête, naturelle : quand elle chante, elle raconte une histoire et ça me touchait beaucoup quand j’étais petite. Je me sentais dans mon univers, même si j’adore le rock.

Plus tard, j’ai découvert le groupe La Femme que j’adore. En ce moment, j’écoute pas mal de rap français avec mes petits frères, comme Lomepal ou Nekfeu. L’accent mis sur le texte me plaît beaucoup.

Le nom « Alice et moi » laisse entendre l’idée d’une personnalité double. Que signifie ce nom et comment le projet est-il né ?

Quand j’étais à Sciences Pô, je faisais déjà de la musique mais sous mon vrai nom, Alice Vanor. Mais je ne m’y consacrais pas encore à plein temps. A l’époque, je travaillais déjà avec Ivan Sjoberg. J’écrivais mes textes en français et Ivan m’a donné des conseils. Lorsque j’ai fini mon master, je me suis rendue compte qu’il y avait ce côté double en moi : un moi quotidien et un moi projeté sur la scène. J’avais envie de basculer de l’autre côté, d’intervertir avec le monde réel et d’aller vers un univers magique.

Il y a un an, pour monter mon projet « Alice et moi », Jean-Baptiste Beurier a travaillé les sons et Ivan sur la compo. Je leur ai expliqué ce que je voulais : chanter en français avec un style électro un peu mélancolique. C’est mon projet, mais dans la musique on travaille toujours entouré. Et puis nous sommes arrivés à ce petit bébé que j’aime bien. Je suis très contente !

En mars 2016, tu es conviée par les inRocks lab à la Gaîté Lyrique à Paris pour donner un concert. Que retiens-tu de cette expérience ?

C’était mon deuxième concert alors je vais être honnête : j’ai du mal à regarder ce live ! J’étais très stressée (et malade…). Mais j’ai quand même adoré, il y avait beaucoup de monde. J’étais très impressionnée. Finalement, c’était une belle expérience. Et grâce aux inRocks lab, j’ai rencontré le manager qui a créé le festival « Cabourg, Mon Amour », avec qui je travaille maintenant.

Le 27 octobre est sorti ton premier EP « Filme moi ». Que raconte-t-il ?

Il parle de la vie moderne, de sentiments universels, d’amour et de solitude. Se sentir seul dans la foule est un sujet que j’aborde avec le titre « Il y a ». L’EP évoque aussi le narcissisme, mais pas au sens négatif du terme. C’est plutôt le fait d’avoir envie d’être vu, d’exister, comme avec le titre « Filme moi ». Toutes mes chansons sont un peu mélancoliques… C’est juste un peu moi. J’écris sur ce qui me touche dans ma vie : des soirées, des regards, des amours, un peu de jalousie aussi. En tout cas, rien est inventé dans ce premier EP, j’essaie d’être sincère.

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Visuel EP « Filme moi » – Alice et Moi

Comment s’est déroulée cette toute première expérience ?

Ivan m’a aidé sur la compo, on a travaillé les sons dans le studio de JB et j’ai écrit les paroles. Pour le mix et le mastering de l’EP, Perceval Carré et Benjamin Savignogni ont bossé avec nous. Je donnais les lignes directrices, mais c’est un projet qui a pu voir le jour en travaillant ensemble.

Un style plutôt électro-pop aux tonalités synthétiques se perçoit à l’écoute de ton EP. Quelles sont tes influences musicales aujourd’hui ?

J’aime beaucoup le groupe La Femme (mon gros coup de cœur), Odezenne pour son univers et ses textes, Stromaé avec ses paroles déchirantes sur de la musique dansante… Aujourd’hui, il y a énormément de jeunes artistes talentueux. Le monde de la musique est riche de nouveaux artistes dont je m’inspire tout le temps. La nouvelle génération d’artistes écoute des styles musicaux qui se mélangent, qui se complètent, et c’est une source d’inspiration incroyable.

Le titre langoureux « Filme moi » fait partie des entrées en playlist du mois de novembre. Comment a-t-il été composé ? Évoque-t-il une expérience personnelle ?

« Filme moi » est un titre très fort pour moi. J’avais déjà une certaine idée en tête avant de le composer. Ivan m’a envoyé une première version et on a tout de suite senti qu’on allait dans la bonne direction. Et puis le morceau s’est fait très naturellement. JB a trouvé les petits synthés du début. On trouvait le rythme entêtant.

Pour la signification du titre, il y a deux visions : une vision sensuelle d’une fille qui dirait à son copain ou à sa copine « filme moi, garde quelque chose de nous ». Et une vision plutôt existentielle, presque malsaine à force de répéter « filme moi ». On a envie d’être vu, de faire partie du monde, d’être apprécié à sa juste valeur.

Le clip, sensuel et rétro, fait penser à des vidéos de vacances filmées avec un vieux caméscope. Quel lien entretient-il avec le titre « Filme moi » et comment a-t-il été réalisé ?

Il y a tout d’abord un côté camgirl dans le clip. Je me filme avec une webcam pour montrer le côté sensuel et évoquer l’envie d’être vue. Je trouve l’image des camgirls assez forte pour faire passer ce message.

En revanche, il n’y a pas de critique d’une société trop « narcissique ». Ce que je critique, c’est le fait de ne pas se voir, même à travers des écrans. Les jeunes qui passent leur temps à prendre des selfies ont envie d’exister. C’est incroyablement humain et je les admire.

Dans le clip, il y a aussi un côté vacances qui rappelle les petits moments de bonheur, d’intimité. Les garçons avec qui j’ai bossé sur cet EP apparaissent dans le clip et ça me fait plaisir de garder une trace de cette première expérience.

Le clip mélange l’aspect un peu barré, un peu triste avec l’aspect plus dansant et plus léger. J’ai ces deux côtés en moi, je voulais un clip et une chanson qui me ressemblent.

Pourrons-nous assister à tes concerts prochainement ?

Le 8 décembre, je donne un concert au Pop-up du Label à Paris. Adrien, un de mes musiciens à la basse et au synthé, organise une exposition. Ça sera un concert amical et intime, l’entrée est gratuite.

Le lendemain, le 9 décembre, je fais les Bars en Trans à Rennes. D’autres concerts sont prévus mais ils ne sont pas encore annoncés.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

Désormais, chaque chanson de l’EP a son propre clip. Les clips des titres « Eoliennes » et « Il y a » vont sortir très prochainement. Actuellement je travaille sur d’autres chansons. Et puis mon objectif serait de faire plusieurs concerts et festivals, et de vivre encore des moments intenses !

Article à retrouver sur Radio Néo.

Laura Barbaray

Musique

Focus sur la playlist : l’interview d’EX-ILE

Artistes en floraison Chaque mois, Radio Néo vous propose de découvrir les nouvelles entrées en playlist. En octobre, le jeune duo EX-ILE (Léo et Tarik) de Noisy-le-Sec (93) avec le titre « J’attends la chance » est mis à l’honneur.


Vous êtes deux jeunes artistes de 22 ans (Léo) et 23 ans (Tarik). Poursuivez-vous des études supérieures ou bien vous consacrez-vous entièrement à la musique ?

Tarik : Pour ma part, je viens de finir mes études il y a peu de temps. J’étais à l’école d’urbanisme de Paris, qui appartient à l’université de Marne-la-Vallée.

Léo : J’ai fait des études en communication, mais ça ne m’a pas plu. Pour l’instant, je ne poursuis pas un cursus universitaire. Mais je n’exclus pas l’idée de reprendre les études ! On aimerait se laisser un an pour nous consacrer à nos projets musicaux. On verra où cela nous mènera.

On vous connaissait l’an dernier sous le nom de « Hermès Baby ». Pourquoi avoir changé le nom de votre groupe par EX-ILE ? Comment ce projet est-il né ?

Tarik : On a eu un différend avec la marque, qui nous a envoyé un courrier nous demandant de changer le nom du groupe. « EX-ILE » est synonyme d’échappatoire. C’est par la musique et par les textes que l’on peut s’échapper de notre quotidien. On sort de notre banlieue, de notre isolement. Et puis l’an dernier on a véritablement enrichi notre projet, nos musiques. Alors changer de nom permettait aussi une renaissance du groupe.

Léo : Cela fait sept ans que l’on joue de la musique ensemble, mais depuis deux ans on a monté plus concrètement le duo pour écrire les textes, composer des musiques et réaliser des clips. Notre projet s’étend sur cette longue période : de l’apprentissage de la musique il y a sept ans jusqu’à maintenant où l’on est plus dans la recherche musicale et dans la composition.

Quels sont les artistes qui ont influencé votre musique ? Comment pourriez-vous définir votre style musical ?

Léo : Je pense que le groupe qui nous a mis une claque et qui nous a appris à composer, à penser la musique, c’est Phoenix, un groupe électro/rock français. On a regardé des quantités de documentaires sur Arte à propos de la composition de leur album. Ça nous a totalement inspiré. Et puis nos amis écoutent plein de choses différentes, alors on absorbe tout ce que l’on peut !

Tarik : Dernièrement, parmi les artistes qui nous ont inspiré il y a Frank Ocean, un compositeur-interprète américain qui mixe des mélodies très différentes, ainsi que Tyler The Creator, un artiste américain hip-hop. On aime être à la synthèse d’une culture musicale qui brasse rap, pop, électro… On a des influences, mais on ne se revendique pas d’un seul style musical en particulier.

Votre premier EP « Direction Est » est sorti le 20 octobre. Comment s’est déroulée cette toute première expérience et de quoi parle votre EP ?

Tarik : C’est une expérience qui s’étale sur deux ans. On a d’abord enregistré des morceaux chez nous, au fur et à mesure de nos compositions.

Léo : Et puis, on a rencontré la maison de production GUM à qui on a proposé notre EP. On est ensuite passé en studio avec Bastien Dorémus, notre producteur musical (l’un des musiciens de Christine And The Queens).

Tarik : Bastien nous a aidé à voir plus loin, à apporter de la fraîcheur dans ce que nous avions déjà enregistré. On a revu les arrangements et retravaillé avec du matériel plus élaboré.

Léo : On a eu la chance de travailler avec des musiciens géniaux tout en gardant notre propre originalité musicale.

Tarik : En ce qui concerne la signification de l’EP, dans nos textes on raconte ce que l’on vit, on reste proche de notre quotidien. Finalement, on interroge notre identité. On vient de banlieue, mais on est constamment attiré par Paris…

Léo : On considère l’EP comme une boucle : les textes évoquent un gars qui rentre dans sa banlieue à l’aube d’une soirée parisienne. La journée, il a des hauts et des bas, des espoirs et des désillusions. Et puis sa routine recommence.

Tarik : Les titres forment aussi une boucle. On commence par le titre « Direction Est » et se termine par « A l’Est rien de nouveau ». On revient toujours sur notre point de départ.

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Ep « Direction Est » – octobre 2017 – © Juan Clemente

Le titre « J’attends la chance » fait partie des entrées en playlist ce mois-ci. Comment a-t-il été composé et quelle pourrait être sa signification ?

Léo : C’est un morceau très important pour nous. Il est venu à nous presque par hasard. J’ai commencé par enregistrer un son au clavier, juste pour tester. J’ai posé ma voix sur le morceau sans vraiment réfléchir. Et Tarik a écrit un texte de dingue (j’ai été surpris !).

Tarik : Cette expérience nous a marqué : c’était la première fois que l’on composait une musique qui nous ressemblait réellement. Des textes simples, une musique simple. Quand on l’a présenté à la première démo, on appréhendait, on allait livrer une part de nous-même…

Le titre et les paroles rappellent notre situation à l’époque. J’attends la chance, mais en même temps je peux et je vais la provoquer car personne ne va me la donner. C’est ce qui caractérise la jeunesse banlieusarde.

Le clip, en noir et blanc, suit votre escapade à moto à travers Noisy-le-Sec. Quel lien entretient-il avec le titre « J’attends la chance » ?

Léo : Le clip a été réalisé avant la musique. Et finalement, la musique concordait entièrement avec les images. Ça a été un hasard évident.

Tarik : On a filmé un ami à moto. A l’origine, quand j’écrivais le morceau, je pensais déjà à lui. On souhaitait évoquer une échappée, une fuite. On peut dire que l’on a pris le contre-pied de ce que l’on pourrait comprendre par « J’attends la chance ». On n’attend pas, on prend en main nos aspirations, nos désirs.

Le clip a été entièrement réalisé avec un iPhone. Pourquoi avoir choisi cet outil pour le tournage ?

Léo : En fait, on avait l’idée de réaliser un clip avec du vrai matériel. On a commencé par faire des repérages avec l’iPhone. Et puis on s’est rendu compte que les prises de vues fonctionnaient parfaitement et adhéraient à notre identité.

Tarik : Aussi, la réalisation du clip se prêtait bien aux paroles du morceau. Pourquoi attendre alors que l’on peut le faire nous-même ? Cette spontanéité nous caractérise.

Avez-vous déjà des concerts prévus ?

Tarik : Non, mais nous sommes en pleine préparation du live. On répète au studio Pigalle et au studio Bleu à Paris. On retravaille avec Bastien qui nous aide beaucoup.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Léo : Le live sera la prochaine étape. Et puis on avance notre prochain EP qui devrait sortir avant l’été.

Tarik : On travaille aussi l’écriture des prochains clips. Et on réfléchit à l’idée d’un éventuel album… Pourquoi pas.

Laura Barbaray

Article à retrouver sur Radio Néo.

Musique

Focus sur la playlist – l’interview d’Alligator

Artistes en floraison Chaque mois, Radio Néo vous propose de découvrir les nouvelles entrées en playlist. En septembre, le duo Alligator (Camille et Alexis) avec le titre « Rafale » est mis à l’honneur.


Quel est votre parcours personnel à tous les deux et comment le projet Alligator est-il né ?

Alexis : On s’est rencontré quand je suis arrivé à Paris il y a trois ou quatre ans. On avait monté un groupe de musique rock à plusieurs, Camille était la chanteuse. Mais ça ne s’est pas super bien passé dans le groupe. On n’arrivait pas vraiment à composer de morceaux.

Camille : Chacun venait avec son style musical mais on ne s’entendait pas. Et puis on s’est retrouvé à deux et on s’y est mis à fond. On répétait dans une salle, c’était bien plus productif.

Alexis : A la suite de quelques répétitions, Alligator est né en août 2016. Ensuite, on a mis nos musiques en ligne sur SoundCloud.

D’où vient le nom du groupe « Alligator » ?

Camille : On avait un peu de mal à trouver, alors j’ai traîné pendant des jours et des jours sur des sites d’anagrammes. J’ai essayé mon prénom, celui d’Alexis, nos noms de famille. Finalement, avec nos deux noms de famille cela faisait « alligator » et « octets ». On a décidé de garder « Alligator » pour le nom de groupe et « Octets » pour le nom de l’album.

Quelles sont vos influences musicales qui forgent la particularité de votre groupe ?

Camille : Je pense qu’il y a une différence entre ce que l’on joue et ce que l’on écoute. Cependant, les années 80 sont une référence musicale évidente. Personnellement, je suis une grande fan de Daho !

Alexis : On essaie de modeler notre propre style musical. Pour ma part, j’ai des influences musicales plutôt anglo-saxonnes. Comme nous avons convenu d’écrire nos paroles en français, Alligator est une expérience musicale toute nouvelle pour moi.

Parvenez-vous à vivre de votre musique ou avez-vous un travail à côté ?

Camille : Non, pas du tout ! Moi je suis architecte, et Alexis est médecin. Nous n’avons pas l’intention d’abandonner notre métier. J’aime ce que je fais. Cependant, on aimerait consacrer plus de temps à notre groupe.

Comment se sont déroulés la composition et l’enregistrement de votre album « Octets » sorti en décembre 2016 ?

Alexis : On n’a pas été produit, c’est un album entièrement fait maison et enregistré dans un appartement du 19ème arrondissement de Paris !

Camille : Après la sortie de « Octets », on nous a conseillé des logiciels pour remastériser quelques morceaux. Quand on a mis en ligne nos musiques sur SoundCloud il y a un an, on savait qu’elles n’étaient pas parfaites. Mais pour l’instant nous ne souhaitons pas les réenregistrer. Le premier jet nous plaît, c’est le fruit de notre travail !

Alexis : Notre album est disponible sur la Souterraine et on aura bientôt un CD au mois de septembre.

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Vous avez joué aux Trois Baudets le 19 septembre. Cette salle possède une riche histoire musicale (Brassens, Brel, Gainsbourg et bien d’autres y ont joué). La salle est également gérée par le Jardin Imparfait, la société qui héberge Radio Néo. Qu’est-ce que la salle des Trois Baudets représente pour vous ?

Camille : Je n’y étais jamais venue. J’ai été ravie et un peu stressée de jouer dans cette salle historique.

Alexis : Je suis venu une fois pour assister au concert de Jaune, le batteur de Frànçois and The Atlas Mountain. La salle est intimiste et se prête bien à notre groupe. On s’y sent bien.

Camille : C’était vraiment super de jouer aux Trois Baudets. La taille de la salle, la pénombre et le fait que les spectateurs soient assis nous ont complètement mis dans une atmosphère intimiste, limite théâtrale et nous avons joué comme à la maison, en oubliant presque le public. C’était une très belle expérience et nous espérons avoir la chance d’y rejouer un jour.

Vous avez joué à l’Aéroport d’Orly fin août. Comment avez-vous été contactés et comment le concert s’est-il déroulé dans ce lieu atypique ?

Camille : C’était à l’occasion du concours Gate Up avec les Inrocks et l’Aéroport d’Orly. Alexis nous a inscrit (le jour de la fermeture des inscriptions…). On a été sélectionné et 15 groupes ont joué. Habituellement, les gens arrivent très tôt à l’aéroport, alors ils prennent le temps de s’arrêter. De plus, on jouait pendant des sessions de 20 minutes suivies de 20 minutes de pause. Le format du concert était idéal pour ce lieu.

Avez-vous d’autres concerts de prévus et des projets pour la suite ?

Camille : Le 14 octobre on retourne à l’Aéroport d’Orly pour un concert car nous sommes dans le top 5 du concours.

Alexis : Le 25 octobre on va jouer au Motel x Bar à Bastille.

Camille : On a aussi réalisé une nouvelle chanson qui sortira bientôt. On en a d’autres en préparation. Et puis on finalise un clip que l’on a tourné cet été.

Le titre « Rafale » fait partie des nouvelles entrées en playlist de ce mois-ci. Comment a-t-il été composé et quelle est sa signification ? Quel lien le clip entretient-il avec la chanson ?

Camille : On a écrit les paroles tous les deux en essayant de mixer plusieurs choses. Il y a plusieurs interprétations possibles, même si je dois avouer que les paroles, à un moment, rejoignaient un peu la cause animale. J’ai réalisé le clip (des tableaux en 3D) sur SketchUp, un logiciel de création d’images 3D. Ce n’est pas une idée que j’ai eu avec la chanson mais l’art est sujet à tout type d’interprétation et la mise en 3D en suggère une parmi une infinité. Le clip collait bien au rythme de « Rafale ». On ne voyait pas d’autres clips possibles pour ce titre.

Laura Barbaray

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Alligator – Les Trois Baudets le 19/09/2017 – © Laura Barbaray

Article à retrouver sur Radio Néo.