Musique

Focus sur la playlist : l’interview d’EX-ILE

Artistes en floraison Chaque mois, Radio Néo vous propose de découvrir les nouvelles entrées en playlist. En octobre, le jeune duo EX-ILE (Léo et Tarik) de Noisy-le-Sec (93) avec le titre « J’attends la chance » est mis à l’honneur.


Vous êtes deux jeunes artistes de 22 ans (Léo) et 23 ans (Tarik). Poursuivez-vous des études supérieures ou bien vous consacrez-vous entièrement à la musique ?

Tarik : Pour ma part, je viens de finir mes études il y a peu de temps. J’étais à l’école d’urbanisme de Paris, qui appartient à l’université de Marne-la-Vallée.

Léo : J’ai fait des études en communication, mais ça ne m’a pas plu. Pour l’instant, je ne poursuis pas un cursus universitaire. Mais je n’exclus pas l’idée de reprendre les études ! On aimerait se laisser un an pour nous consacrer à nos projets musicaux. On verra où cela nous mènera.

On vous connaissait l’an dernier sous le nom de « Hermès Baby ». Pourquoi avoir changé le nom de votre groupe par EX-ILE ? Comment ce projet est-il né ?

Tarik : On a eu un différend avec la marque, qui nous a envoyé un courrier nous demandant de changer le nom du groupe. « EX-ILE » est synonyme d’échappatoire. C’est par la musique et par les textes que l’on peut s’échapper de notre quotidien. On sort de notre banlieue, de notre isolement. Et puis l’an dernier on a véritablement enrichi notre projet, nos musiques. Alors changer de nom permettait aussi une renaissance du groupe.

Léo : Cela fait sept ans que l’on joue de la musique ensemble, mais depuis deux ans on a monté plus concrètement le duo pour écrire les textes, composer des musiques et réaliser des clips. Notre projet s’étend sur cette longue période : de l’apprentissage de la musique il y a sept ans jusqu’à maintenant où l’on est plus dans la recherche musicale et dans la composition.

Quels sont les artistes qui ont influencé votre musique ? Comment pourriez-vous définir votre style musical ?

Léo : Je pense que le groupe qui nous a mis une claque et qui nous a appris à composer, à penser la musique, c’est Phoenix, un groupe électro/rock français. On a regardé des quantités de documentaires sur Arte à propos de la composition de leur album. Ça nous a totalement inspiré. Et puis nos amis écoutent plein de choses différentes, alors on absorbe tout ce que l’on peut !

Tarik : Dernièrement, parmi les artistes qui nous ont inspiré il y a Frank Ocean, un compositeur-interprète américain qui mixe des mélodies très différentes, ainsi que Tyler The Creator, un artiste américain hip-hop. On aime être à la synthèse d’une culture musicale qui brasse rap, pop, électro… On a des influences, mais on ne se revendique pas d’un seul style musical en particulier.

Votre premier EP « Direction Est » est sorti le 20 octobre. Comment s’est déroulée cette toute première expérience et de quoi parle votre EP ?

Tarik : C’est une expérience qui s’étale sur deux ans. On a d’abord enregistré des morceaux chez nous, au fur et à mesure de nos compositions.

Léo : Et puis, on a rencontré la maison de production GUM à qui on a proposé notre EP. On est ensuite passé en studio avec Bastien Dorémus, notre producteur musical (l’un des musiciens de Christine And The Queens).

Tarik : Bastien nous a aidé à voir plus loin, à apporter de la fraîcheur dans ce que nous avions déjà enregistré. On a revu les arrangements et retravaillé avec du matériel plus élaboré.

Léo : On a eu la chance de travailler avec des musiciens géniaux tout en gardant notre propre originalité musicale.

Tarik : En ce qui concerne la signification de l’EP, dans nos textes on raconte ce que l’on vit, on reste proche de notre quotidien. Finalement, on interroge notre identité. On vient de banlieue, mais on est constamment attiré par Paris…

Léo : On considère l’EP comme une boucle : les textes évoquent un gars qui rentre dans sa banlieue à l’aube d’une soirée parisienne. La journée, il a des hauts et des bas, des espoirs et des désillusions. Et puis sa routine recommence.

Tarik : Les titres forment aussi une boucle. On commence par le titre « Direction Est » et se termine par « A l’Est rien de nouveau ». On revient toujours sur notre point de départ.

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Ep « Direction Est » – octobre 2017 – © Juan Clemente

Le titre « J’attends la chance » fait partie des entrées en playlist ce mois-ci. Comment a-t-il été composé et quelle pourrait être sa signification ?

Léo : C’est un morceau très important pour nous. Il est venu à nous presque par hasard. J’ai commencé par enregistrer un son au clavier, juste pour tester. J’ai posé ma voix sur le morceau sans vraiment réfléchir. Et Tarik a écrit un texte de dingue (j’ai été surpris !).

Tarik : Cette expérience nous a marqué : c’était la première fois que l’on composait une musique qui nous ressemblait réellement. Des textes simples, une musique simple. Quand on l’a présenté à la première démo, on appréhendait, on allait livrer une part de nous-même…

Le titre et les paroles rappellent notre situation à l’époque. J’attends la chance, mais en même temps je peux et je vais la provoquer car personne ne va me la donner. C’est ce qui caractérise la jeunesse banlieusarde.

Le clip, en noir et blanc, suit votre escapade à moto à travers Noisy-le-Sec. Quel lien entretient-il avec le titre « J’attends la chance » ?

Léo : Le clip a été réalisé avant la musique. Et finalement, la musique concordait entièrement avec les images. Ça a été un hasard évident.

Tarik : On a filmé un ami à moto. A l’origine, quand j’écrivais le morceau, je pensais déjà à lui. On souhaitait évoquer une échappée, une fuite. On peut dire que l’on a pris le contre-pied de ce que l’on pourrait comprendre par « J’attends la chance ». On n’attend pas, on prend en main nos aspirations, nos désirs.

Le clip a été entièrement réalisé avec un iPhone. Pourquoi avoir choisi cet outil pour le tournage ?

Léo : En fait, on avait l’idée de réaliser un clip avec du vrai matériel. On a commencé par faire des repérages avec l’iPhone. Et puis on s’est rendu compte que les prises de vues fonctionnaient parfaitement et adhéraient à notre identité.

Tarik : Aussi, la réalisation du clip se prêtait bien aux paroles du morceau. Pourquoi attendre alors que l’on peut le faire nous-même ? Cette spontanéité nous caractérise.

Avez-vous déjà des concerts prévus ?

Tarik : Non, mais nous sommes en pleine préparation du live. On répète au studio Pigalle et au studio Bleu à Paris. On retravaille avec Bastien qui nous aide beaucoup.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Léo : Le live sera la prochaine étape. Et puis on avance notre prochain EP qui devrait sortir avant l’été.

Tarik : On travaille aussi l’écriture des prochains clips. Et on réfléchit à l’idée d’un éventuel album… Pourquoi pas.

Laura Barbaray

Article à retrouver sur Radio Néo.

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Musique

Focus sur la playlist – l’interview d’Alligator

Artistes en floraison Chaque mois, Radio Néo vous propose de découvrir les nouvelles entrées en playlist. En septembre, le duo Alligator (Camille et Alexis) avec le titre « Rafale » est mis à l’honneur.


Quel est votre parcours personnel à tous les deux et comment le projet Alligator est-il né ?

Alexis : On s’est rencontré quand je suis arrivé à Paris il y a trois ou quatre ans. On avait monté un groupe de musique rock à plusieurs, Camille était la chanteuse. Mais ça ne s’est pas super bien passé dans le groupe. On n’arrivait pas vraiment à composer de morceaux.

Camille : Chacun venait avec son style musical mais on ne s’entendait pas. Et puis on s’est retrouvé à deux et on s’y est mis à fond. On répétait dans une salle, c’était bien plus productif.

Alexis : A la suite de quelques répétitions, Alligator est né en août 2016. Ensuite, on a mis nos musiques en ligne sur SoundCloud.

D’où vient le nom du groupe « Alligator » ?

Camille : On avait un peu de mal à trouver, alors j’ai traîné pendant des jours et des jours sur des sites d’anagrammes. J’ai essayé mon prénom, celui d’Alexis, nos noms de famille. Finalement, avec nos deux noms de famille cela faisait « alligator » et « octets ». On a décidé de garder « Alligator » pour le nom de groupe et « Octets » pour le nom de l’album.

Quelles sont vos influences musicales qui forgent la particularité de votre groupe ?

Camille : Je pense qu’il y a une différence entre ce que l’on joue et ce que l’on écoute. Cependant, les années 80 sont une référence musicale évidente. Personnellement, je suis une grande fan de Daho !

Alexis : On essaie de modeler notre propre style musical. Pour ma part, j’ai des influences musicales plutôt anglo-saxonnes. Comme nous avons convenu d’écrire nos paroles en français, Alligator est une expérience musicale toute nouvelle pour moi.

Parvenez-vous à vivre de votre musique ou avez-vous un travail à côté ?

Camille : Non, pas du tout ! Moi je suis architecte, et Alexis est médecin. Nous n’avons pas l’intention d’abandonner notre métier. J’aime ce que je fais. Cependant, on aimerait consacrer plus de temps à notre groupe.

Comment se sont déroulés la composition et l’enregistrement de votre album « Octets » sorti en décembre 2016 ?

Alexis : On n’a pas été produit, c’est un album entièrement fait maison et enregistré dans un appartement du 19ème arrondissement de Paris !

Camille : Après la sortie de « Octets », on nous a conseillé des logiciels pour remastériser quelques morceaux. Quand on a mis en ligne nos musiques sur SoundCloud il y a un an, on savait qu’elles n’étaient pas parfaites. Mais pour l’instant nous ne souhaitons pas les réenregistrer. Le premier jet nous plaît, c’est le fruit de notre travail !

Alexis : Notre album est disponible sur la Souterraine et on aura bientôt un CD au mois de septembre.

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Vous avez joué aux Trois Baudets le 19 septembre. Cette salle possède une riche histoire musicale (Brassens, Brel, Gainsbourg et bien d’autres y ont joué). La salle est également gérée par le Jardin Imparfait, la société qui héberge Radio Néo. Qu’est-ce que la salle des Trois Baudets représente pour vous ?

Camille : Je n’y étais jamais venue. J’ai été ravie et un peu stressée de jouer dans cette salle historique.

Alexis : Je suis venu une fois pour assister au concert de Jaune, le batteur de Frànçois and The Atlas Mountain. La salle est intimiste et se prête bien à notre groupe. On s’y sent bien.

Camille : C’était vraiment super de jouer aux Trois Baudets. La taille de la salle, la pénombre et le fait que les spectateurs soient assis nous ont complètement mis dans une atmosphère intimiste, limite théâtrale et nous avons joué comme à la maison, en oubliant presque le public. C’était une très belle expérience et nous espérons avoir la chance d’y rejouer un jour.

Vous avez joué à l’Aéroport d’Orly fin août. Comment avez-vous été contactés et comment le concert s’est-il déroulé dans ce lieu atypique ?

Camille : C’était à l’occasion du concours Gate Up avec les Inrocks et l’Aéroport d’Orly. Alexis nous a inscrit (le jour de la fermeture des inscriptions…). On a été sélectionné et 15 groupes ont joué. Habituellement, les gens arrivent très tôt à l’aéroport, alors ils prennent le temps de s’arrêter. De plus, on jouait pendant des sessions de 20 minutes suivies de 20 minutes de pause. Le format du concert était idéal pour ce lieu.

Avez-vous d’autres concerts de prévus et des projets pour la suite ?

Camille : Le 14 octobre on retourne à l’Aéroport d’Orly pour un concert car nous sommes dans le top 5 du concours.

Alexis : Le 25 octobre on va jouer au Motel x Bar à Bastille.

Camille : On a aussi réalisé une nouvelle chanson qui sortira bientôt. On en a d’autres en préparation. Et puis on finalise un clip que l’on a tourné cet été.

Le titre « Rafale » fait partie des nouvelles entrées en playlist de ce mois-ci. Comment a-t-il été composé et quelle est sa signification ? Quel lien le clip entretient-il avec la chanson ?

Camille : On a écrit les paroles tous les deux en essayant de mixer plusieurs choses. Il y a plusieurs interprétations possibles, même si je dois avouer que les paroles, à un moment, rejoignaient un peu la cause animale. J’ai réalisé le clip (des tableaux en 3D) sur SketchUp, un logiciel de création d’images 3D. Ce n’est pas une idée que j’ai eu avec la chanson mais l’art est sujet à tout type d’interprétation et la mise en 3D en suggère une parmi une infinité. Le clip collait bien au rythme de « Rafale ». On ne voyait pas d’autres clips possibles pour ce titre.

Laura Barbaray

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Alligator – Les Trois Baudets le 19/09/2017 – © Laura Barbaray

Article à retrouver sur Radio Néo.

Projets persos

Brouillard, flou, confusion… on s’y perd

Actualité – semaine du vendredi 6 au vendredi 13 octobre 2017

Entre discours en demi-teinte des personnalités politiques, entre désaccords et perte de repères, l’actualité de cette semaine était noyée dans un brouillard opaque.

Le jeu du « ni oui ni non » fait passer le temps au Parlement catalan…

Le regard inquiet, parfois empli de larmes. Des centaines de Catalans indépendantistes ont les yeux rivés sur l’écran géant installé au pied de l’Arc de Triomphe. Joie et confusion se lisent sur les visages. Telles sont les images que Jorge Guerrero a livré pour l’AFP et Le Point ce mardi 10 octobre. Ce soir-là, le discours du président de la Catalogne Carles Puigdemont a sonné creux pour l’Espagne tout entière. En déclarant la suspension des effets d’une pseudo-indépendance le temps d’un dialogue avec Madrid, le séparatiste sème le trouble dans les esprits de chacun. L’indépendance catalane, un mythe ou une réalité ?

Gemma Faura, infirmière de 32 ans, déclare à l’AFP « j’aurais été beaucoup plus directe ». Pour l’extrême gauche (CUP), le discours ambiguë du président de la Catalogne est une véritable « trahison », rapporte la journaliste Sandrine Morel pour Le Monde le 11 octobre.

On en perdrait son latin. Même Mariano Rajoy, chef du gouvernement espagnol, demande une clarification de la position catalane. Carles Puigdemont a jusqu’au lundi 16 octobre pour confirmer s’il a bel et bien déclaré l’indépendance de la région et mettre fin à une confusion générale.

De l’autre côté de l’Atlantique, Trump manque de clarifier sa position, lui aussi…

Le président des États-Unis Donald Trump affiche son autorité et ses positions radicales, comme à son habitude. Il n’a eu cesse de critiquer l’accord sur le nucléaire iranien de 2015 comme « le pire accord jamais conclu par les États-Unis », promettant de le « déchirer » durant sa campagne. Vendredi 13 octobre, dans un discours particulièrement agressif, Donald Trump a refusé de certifier le respect des engagements iraniens. Tout compte fait, il décide de ne pas quitter l’accord multilatéral. Certes, en se plaçant en retrait, il le fragilise. Alors, quelles seront les conséquences de cette remise en cause partielle ? Trouble et inquiétude au sein de la communauté internationale. Dans sa tribune au Monde ce samedi 14 octobre, Frédéric Charillon affirme que Trump ne fait qu’accroître la méfiance mondiale à l’égard de son pays. « En Europe centrale, orientale et baltique […] on s’inquiète de la volatilité de la parole de Trump », écrit Frédéric Charillon.

On ne peut pas en dire autant de Raila Odinga qui abandonne la partie…

Décidément, l’actualité de cette semaine a été marquée par un nouveau retrait, clair et net cette fois-ci. Au Kenya, Raila Odinga, candidat à la présidentielle du 26 octobre et principal opposant au président sortant Uhuru Kenyatta, a annoncé ce mardi 10 octobre ne pas participer au scrutin, affirmant qu’il sera « pire que le précédent ». Coup de théâtre politique. La presse kényane s’inquiète. « Le pays est plongé dans la confusion avec le retrait de Raila Odinga » souligne le Daily Nation dans son éditorial, principal quotidien du pays. « La grande question maintenant est : que va-t-il se passer ? » s’interroge le journal.

Dans Le Monde Afrique, Marie-Emmanuelle Pommerolle, directrice de l’Institut français de recherche en Afrique à Nairobi, pointe du doigt le manque de clarté de la législation. Y aura-t-il une élection ? Uhura Kenyatta risque-t-il d’être désigné de fait comme vainqueur du scrutin ? La population kényane est plongée dans le flou le plus total.

La partie ne fait que commencer pour l’écriture inclusive : un vrai charabia pour tous.tes…

En France, les plus jeunes comme les plus vieux avancent en terre inconnue, eux aussi. L’écriture inclusive, destinée à mettre sur un pied d’égalité les femmes et les hommes, a défrayé la chronique cette semaine suite à la parution d’un manuel scolaire Questionner le monde qui pratique la novlangue.

Le Figaro dénonce en Une ce vendredi 6 octobre « les délires de l’écriture inclusive ». Le ton est donné. Marie-Estelle Pesh livre un entretien de Michael Edwards, académicien britannique au Collège de France. Selon lui « ce français défiguré rend la lecture impossible ».

Pour  l’écriture inclusive : féministe révolté.e ou simple volonté d’équilibrer les rapports de force ? Ou bien contre : sexiste ou simple amoureux.se de la langue française ? Le sujet fait débat.

Le rire se perd ou rire à perte ?

L’équipe du site parodique francetvdesinfo, un collectif proche de la France Insoumise, nous apprend dans un communiqué le 8 octobre, la mise en demeure du site exigée par Radio France et France Télévisions. Non, ce n’est pas une blague. C’est bien la seule information véridique publiée sur le site francetvdesinfo. « Il nous est donc reproché de provoquer la confusion et d’écorner l’image de France Info » explique le communiqué. Doit-on comprendre que les infos parodiées semblent approcher une certaine vérité ? Belle ironie. Ou bien que l’on nous considère comme des lecteurs peu éclairés, que l’on doit prendre par la main ? Là, notre orgueil en prend un coup.

Mais consolons-nous, francetvdesinfo se transforme en worldtvdesinfo et continuera à tourner l’actualité en dérision pour éveiller nos consciences ! (ou bien y semer le trouble…)

Laura Barbaray

Expos

Itchi, le collagiste parisien d’un autre temps

« Le collage est la reconnaissance par le peintre de l’inimitable, et le point de départ d’une organisation de la peinture à partir de ce que le peintre renonce à imiter, une affiche, une boîte d’allumettes, qu’importe. » (Louis Aragon)

Vendredi 8 septembre 2017. Paris sous la pluie. La capitale n’est que plus embellie par la vue spectaculaire surplombant les célèbres toits parisiens. Au loin, la tour Eiffel triomphe telle une reine. Le collagiste Itchi, collectionneur passionné, m’accueille dans son atelier, une petite chambre de bonne perchée au sixième étage d’un immeuble montmartrois.

Rencontré au vernissage privé de Noty Aroz en juin dernier, Itchi me fait entrer dans son univers onirique des années passées.

Itchi, tu portes un nom d’artiste bien original. D’où vient-il ?

Je m’appelle Sacha, et Itchi est un dérivé. Mes amis m’appelaient Sachi, et puis avec le temps c’est devenu Itchi. C’est également un clin d’œil à Itchy & Scratchy dans les Simpson.

Quel a été ton parcours afin de trouver une place dans le monde de l’art ?

J’ai fait une école d’arts appliqués, l’ISAA à Paris. A l’origine je suis graphiste. Avec deux amis, nous avons monté un collectif qui s’appelle les « Mégalos ». On n’avait pas du tout d’expérience, alors se lancer en tant que graphistes indépendants s’avérait difficile pour trouver du travail.

De ce fait, j’ai eu pas mal de temps libre. J’ai développé différentes techniques et des projets personnels. Je me suis aperçu que le collage plaisait plutôt bien, j’ai réalisé un ou deux projets d’illustration. Puis, petit à petit j’ai découvert toute une communauté de collagistes dont je me suis inspiré. J’ai appris aussi que les sources des images pour faire les collages étaient importantes. Alors j’ai commencé à récupérer des vieux magazines, je m’y suis vite pris au jeu ! Au fur et à mesure je postais mes créations sur Flickr, l’instagram des années 2000. Des groupes de collagistes postaient également leurs œuvres, ce qui a créé une communauté.

Ainsi, j’ai débuté dans le monde de l’art en m’éloignant du travail de design graphique pur et en développant un univers personnel. Tous mes travaux sont désormais autour du collage.

En constituant un petit réseau, via le bouche à oreille ou via les réseaux sociaux, je réponds à des commandes essentiellement pour la presse ou des galeries. Le plus gros travail que j’ai élaboré, c’était l’année dernière pour l’hôtel Renaissance Paris République qui souhaitait une décoration dans l’esprit des années 1950-60. J’ai fait une quarantaine de collages qui décorent les couloirs, les chambres et la salle de restaurant. J’ai été contacté par la plateforme Balibart qui proposait à l’époque des tirages d’illustrateurs en édition limitée. Désormais, on peut créer notre « shop » nous-même. Dans mon cas, ils ont joué le rôle d’agent.

J’ai aussi réalisé des illustrations pour un article du magazine L’instant Parisien, et une affiche d’un film croate indépendant « Happily Ever After ».

Dans tes œuvres, tu utilises des images anciennes, souvent tirées de vieux journaux. Quelle est ta démarche artistique ? Peux-tu nous expliquer le processus de création de tes œuvres ?

Le processus de création est toujours le même : fouiller dans les magazines. Je commence à avoir une grosse collection ! Je m’oriente plutôt vers les magazines de mode, de cinéma, de reportages comme Paris Match. Je les trouve sur e-Bay, Le Bon Coin, ou lors de vide-greniers. En ce qui concerne mon travail personnel, l’idée est de parcourir les magazines sans chercher quelque chose de précis. Ce sont les images qui vont me plaire. Ensuite, je construis l’œuvre autour d’une photo, d’une image qui m’a interpellé. En revanche, le procédé est différent pour les commandes : je cherche des images bien particulières. Il m’arrive parfois de mixer les matériaux, par exemple la peinture, les pastels, le calque…

Ma démarche artistique consiste à replacer des images anciennes peu connues dans mon univers et leur redonner une touche de modernité.

Si tu devais choisir une œuvre parmi tes collages, laquelle serait-elle ?

Le collage qui pourrait représenter le plus mon travail, ce serait celui utilisé pour ma première exposition en 2015. Il se nomme « Hang Time ». En basket « hang time » c’est le temps où l’on est en l’air et en anglais « hang » signifie « accrocher ». Pour ma première exposition solo, c’était le moment d’accrocher mes œuvres ! Le jeu de mot s’y prêtait bien. On peut penser aussi au temps suspendu : prendre des images d’un ancien temps pour les réutiliser aujourd’hui.

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Hang Time – Itchi

Tes œuvres font penser à des photomontages, que l’on peut réaliser aujourd’hui avec des logiciels informatiques. Selon toi, quelle est la finalité d’utiliser des vieux souvenirs, des photos anciennes avec la technique du collage ?

J’aime le travail à la main pour le rendu visuel. J’aime sentir les textures, froisser le papier. Évidemment, on peut le faire par ordinateur mais ça ne sera jamais la même sensation. En revanche je ne suis pas contre les montages digitaux. Par exemple, un artiste que j’admire et qui m’a donné envie de faire du collage, Julien Pacaud, réalise du collage numérique. Le rendu est superbe.

Pour moi, le travail à la main me permet d’avoir une vue d’ensemble. Cependant, j’ai réalisé des images mixtes : par exemple, je colle à la main des photos et ensuite je vais rajouter certains éléments à l’ordinateur comme des traits, pour ajouter un côté graphique et géométrique.

Tes œuvres semblent inspirées des mouvements dadaïste et surréaliste par la juxtaposition des formes géométriques. On peut citer le dadaïste Raoul Hausmann avec ses photomontages ou encore le surréaliste Max Ernst. Revendiques-tu également une liberté d’expression en jouant avec la matière ? Souhaites-tu créer un nouveau langage artistique en créant de nouvelles associations visuelles ?

Il y a beaucoup de liberté dans ma démarche artistique, je n’ai jamais une idée préconçue. En effet, les magazines des années 1950-60 rappellent ces mouvements. Je m’inspire aussi des constructivistes russes des années 1920 dont la tendance artistique se concentre sur la composition géométrique rigoureuse.

Je mixe les oppositions ancien/moderne, deux univers qui s’unissent. Ces associations visuelles peuvent constituer un langage artistique dans le sens où ma démarche consiste à faire revivre des images anciennes, à les intégrer à notre époque.

Peut-on définir ton œuvre de « poétique » ?

La notion de hasard, au cœur de ma démarche, peut faire penser au cadavre exquis. Des associations visuelles vont construire un univers onirique. L’image, ses couleurs, son aspect esthétique me guident. Le but est de sortir les clichés de leur contexte. Les images que je choisis sont parfois nostalgiques et rappellent une époque lointaine, à laquelle on rêve souvent. Si je peux faire voyager les gens le temps d’une image, mon pari est réussi !

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Untitled – Itchi

Je souhaiterais revenir sur ta collaboration avec Noty Aroz. Quelle a été ton interprétation du personnage « El Murciélago » ?

Lorsque Noty Aroz m’ont contacté, je ne connaissais pas parfaitement leur univers. Je n’ai pas pensé à une interprétation particulière du personnage. Le principe était d’appliquer mon ambiance sur leur personnage. J’ai réalisé deux collaborations avec eux. L’objectif de la collaboration était la contrainte d’une nouvelle technique : le grand format. Cependant, sur la première collaboration, j’ai gardé des éléments de leur univers : les fleurs et le signe de Batman. Sur la deuxième, j’ai davantage pensé à la pièce, au format, j’ai donc pu mieux l’appréhender.

Envisages-tu des collaborations avec d’autres artistes ?

Le sujet a été évoqué avec le street-artist J3 qui réalise des labyrinthes à la craie dans Paris. Je ne travaille pas dans la rue, mais cela me plairait d’essayer. C’est un véritable travail d’agrandissement. Autrement, je collabore avec des collagistes allemands ou encore colombiens par correspondance. J’envoie le début d’un collage, ils le complètent, et inversement. Les résultats sont surprenants et vraiment sympas. C’est une sorte de cadavre exquis encore une fois.

Que t’évoque le street-art ?

Le street-art m’a véritablement incité à me lancer dans la création artistique en observant mes amis taguer dans la rue. C’est un art accessible à tous. Selon moi, le street-art met à disposition un même lieu : l’univers urbain. Dans cet univers unique, la création est florissante et variée, chacun apporte ses compétences. On ne voit jamais la même chose.

As-tu des expositions de prévues ou en cours ?

Depuis le 26 septembre, je fais une expo-vente à Gambetta avec plusieurs artistes, jusqu’au 1er octobre. En janvier 2018 en Belgique, une exposition collective dédiée au collage est prévue, jusqu’au mois de mai. En février 2018 à Paris, une exposition également consacrée au collage se tiendra à la galerie 3F à Abbesses. Enfin, en décembre 2018 à Montpellier, se déroulera une exposition en collaboration avec un artiste dont j’ignore l’identité pour le moment.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

J’aimerais réaliser un livre qui regrouperait l’évolution de ma démarche, mais je n’ai pas encore d’idées bien précises. Et pourquoi pas réussir à consacrer 100% de mon temps à des projets personnels ! Cela fait également partie de mes aspirations pour l’avenir.

« L’irrationnel est la plus noble conquête du collage » (Max Ernst)

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Retrouvez cet article sur Urban Art Paris.

Laura Barbaray

Lectures

La parole des femmes : « Chinoises », de Xinran

« La Chine a une très longue histoire derrière elle, mais cela fait très peu de temps que les femmes ont pu devenir elles-mêmes et que les hommes ont commencé à les connaître vraiment.

Dans les années 1930, tandis que les femmes en Europe réclamaient déjà l’égalité entre les sexes, les Chinoises commençaient à peine à défier une société dominée par les hommes, refusaient qu’on leur bande les pieds ou que leur aînés arrangent des mariages pour elles. Mais elles ne savaient pas encore en quoi consistaient les responsabilités et les droits des femmes ; elles ne savaient pas comment s’y prendre pour se forger un monde à elles. Elles cherchaient à tâtons des réponses dans l’espace confiné qui leur était réservé, et dans un pays où toute éducation était proscrite par le Parti. L’effet que cela a produit sur la jeune génération est inquiétant. Pour survivre dans un monde hostile, de nombreuses jeunes femmes ont dû adopter la carapace endurcie de Jin Shuai et réprimer leurs émotions. » (p.75)

Ce livre n’est pas un roman. C’est le recueil de témoignages de femmes qui ont vécu en Chine durant les années 1940 jusqu’à la fin des années 1980. Dans cette nouvelle chronique, j’aimerais vous présenter Chinoises (2003) de Xinran, ou l’ouvrage bouleversant qui rompt le silence d’une Chine plongée dans l’oubli.

Sous le gouvernement du Parti, la vie des Chinoises est on ne peut plus brisée, niée par la société masculine qui règne sur l’Empire du Milieu. La Révolution culturelle de Mao Zedong appelle la jeunesse, révolutionnaire et en quête de renouveau, à renverser la hiérarchie. A cette époque, tous se réclament de la pensée de Mao. Le Parti dirige, contrôle et pense à la place des individus. Mao souhaite construire un homme fort. Aussi, le poids de la tradition chinoise – seul l’individu de sexe masculin est estimé au sein d’une famille – maintient les femmes dans une position d’asservissement le plus total. Soumises au père, aux aînés, au mari, les femmes sont traitées comme de vulgaires « choses » que l’on « utilise ».

Dans les années 1990, Xinran, journaliste dans une radio chinoise, a parcouru la Chine de long en large pour écouter ces femmes abandonnées et pour tenter de comprendre de quels maux avaient-elles souffert. En les invitant à parler d’elles-mêmes, à se confier, Xinran lève le voile sur les conditions de vie des femmes à cette époque. Pendant huit années, l’auteure a présenté ces histoires uniques lors de son émission de radio Mots sur la brise nocturne en mettant en avant la question de la place des femmes chinoises dans la société actuelle. Redonner la parole à toutes ces femmes, mères et filles que le régime maoïste a violemment réprimées, mais aussi donner de la valeur aux espérances et aux croyances de toutes ces Chinoises, telle est la finalité de l’ouvrage de Xinran.

Autant de questions politiques et sociales sont soulevées dans cet ouvrage. A-t-on seulement imaginé la vie d’une paysanne sans ressource ou bien d’une épouse d’un haut cadre du Parti pendant la Révolution culturelle ? On l’ignore bien souvent, pourtant toutes sont liées d’une même expérience, celle de la soumission, du viol, de l’inceste, du mariage forcé, des persécutions communistes, ou encore d’un amour brisé. On rencontre une jeune fille enrôlée dans le mouvement des gardes rouges puis assujettie au désir sexuel de ceux-ci. On découvre également des femmes et des jeunes filles habitant dans des régions économiquement retardées, qui n’ont pas conscience de leur soumission aux hommes. Chaque récit est différent, mais tous nous amènent à réfléchir sur cette époque destructrice.

Chinoises est un ouvrage qui afflige, incite à la révolte en nous mettant face à la réalité pour reconstruire un avenir paisible.

Sur le même thème : Vent d’Est, vent d’Ouest et Pivoine de Pearl Buck.

Laura Barbaray

Xinran - Chinoises