Le rap se donne à voir à la Maison de la Radio

Expos

Ôtez vos écouteurs, débranchez Spotify, le rap se donne à voir ! La Maison de la Radio accueille l’exposition de photos « Le Visage du Rap », proposée par Mouv’ et Radio France, jusqu’au 5 novembre 2018. Le photographe David Delaplace présente ses portraits de rappeurs français, extraits de son ouvrage éponyme, qui ont marqués la culture hip-hop de 1980 à aujourd’hui.


Le regard assombri par l’ombre de sa casquette Nike, emmitouflé dans une épaisse parka militaire, les lèvres pincées, Booba trône dans le hall de la Maison de la Radio. Haut de 2,50 mètres, son portrait intimide, à l’image de ses textes crus et provocants. En tout, une centaine de clichés tapissent la nef de la tour ronde et racontent l’histoire du rap français.

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« Loin des clichés »

Mettre en image ce qui s’écoute sans tomber dans les clichés. Telle est l’ambition de David Delaplace. Autodidacte et passionné de culture hip-hop, le jeune photographe de 28 ans est allé à la rencontre de ceux qui ont façonné le mouvement rap depuis plus de trente ans : chanteurs, producteurs ou encore ingénieurs sons. Au fil de l’exposition, on retrouve les figures emblématiques, comme Dee Nasty, Oxmo Puccino, Kool Shen, Doc Gyneco ou encore Orelsan… Les photos sont accompagnées des textes du journaliste Olivier Cachin, animateur de l’émission La sélection rap sur Mouv’.

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© Portrait David Delaplace

Photographiés lors de concerts, en studio ou à l’occasion d’entrevues privées, les artistes se livrent sous l’objectif de David Delaplace, intimement. « Mon désir le plus profond était de retranscrire des émotions, des moments de tendresse, des sourires, loin des clichés des grosses voitures et des cités abandonnées », évoque le jeune photographe, à l’antenne de France Culture. « J’ai misé sur la spontanéité et le naturel pour montrer des images qu’on ne voit pas tous les jours », poursuit-il. Des portraits rares, qui laissent entrevoir la personnalité de chaque artiste qui a fait évoluer le mouvement rap.

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Kool Shen – © David Delaplace

La conquête du rap

« On ne fait pas de la musique comme il y a trente ans, et cela a été révolutionné par le rap », affirme David Delaplace, sur France Culture. Surprenant quand on sait que le rap a longtemps été méprisé par les médias français, assimilé à une « sous-culture ». Aujourd’hui, le mouvement domine l’industrie musicale. Lomepal, Eddy de Pretto, ou encore Roméo Elvis… tous se produisent sur les grands festivals et battent des records d’écoutes sur les plateformes de streaming. « Le rap est devenu la nouvelle variété française », confie Sophian Fanen sur France Inter, journaliste pour Les Jours et auteur de l’obsession « La fête du stream ».

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Lomepal en concert

L’exposition répond à un désir d’histoire du rap et de réunir au sein du même mouvement. Il y a trente ans, les premiers rappeurs comme Doudou Masta ou encore le DJ Dee Nasty, se construisaient indépendamment des médias – Nova étant la seule radio FM qui diffusait cette musique marginale. Au cours de la décennie précédent le nouveau siècle, le rap se démocratise peu à peu, avec la sortie de la compilation Rapattitude révélant les groupes tels que Assassin, Suprême NTM ou la chanteuse Saliha. Les premiers médias de rap apparaissent, notamment avec la radio Skyrock. Puis, le XXIème siècle voit émerger un « rap conscient ». Argotique et brutal, le rap stimule et dénonce. Aujourd’hui, la nouvelle génération s’accomplit sur les plateformes de streaming. « Le streaming a redonné le pouvoir économique aux plus jeunes, qui écoutent majoritairement du rap », précise Sophian Fanen dans son obsession. L’histoire du rap continue de s’écrire.

Le visage du rap peut-il être féminin ?

Seulement cinq portraits de rappeuses sur… une centaine de clichés. Tout au long de l’exposition, la quasi absence de mixité surprend. La culture rap est-elle fermée aux femmes ? Sont-elles victimes de discrimination ? On sait à quel point les textes de certains rappeurs ont fait couler de l’encre. En 2009, le titre « Sale pute » d’Orelsan suscite une vive indignation et entraîne sa déprogrammation de nombreux festivals. Condamné par le tribunal correctionnel pour provocation à la violence à l’égard des femmes en 2014, Orelsan sera finalement relaxé deux ans plus tard. En juin dernier, c’est le rappeur Niska qui suscite la polémique à l’occasion d’un concert gratuit organisé à Ivry-sur-Seine. Le maire PCF François Bouyssou se déclare choqué par les paroles extrêmement violentes à l’égard des femmes.

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Album « Dans ma bulle », Diam’s

L’image de l’archétype de la « rappeuse traditionnelle » perdure : hauts talons et posture sexy ou bien baggy et baskets, sans oublier une personnalité bien affirmée. A l’antenne de France Culture, David Delaplace reconnaît le peu de place accordée aux rappeuses dans ses portraits, tout en se justifiant : « je n’ai pas pu rencontrer autant de rappeuses des années 1980 que de rappeurs. Pour moi, la qualité photographique prime sur le choix des artistes ». Indéniablement, des femmes ont fait évoluer le mouvement rap, à l’image de Saliha, Diam’s ou encore Casey. Pourtant, en 2018, le visage du rap reste très masculin. Ladéa, Chilla ou encore Orel Sowha, en passant par le flow plus doux d’Oré, le rap féminin d’aujourd’hui offre des horizons très divers, mais demeure dans l’ombre.

Infos pratiques :

Entrée libre tous les jours de 10h à 19h. Maison de la Radio, 116, avenue du Président Kennedy. Jusqu’au 5 novembre 2018.


Pour approfondir le sujet :

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(Re)faire le mur pour (re)penser la ville

Expos, Reportages

Des voix qui se mêlent dans le métro parisien, des friches urbaines en noir et blanc, et le collectif de rap PARIS C’EST L’EST sur scène. Les 28, 29 et 30 septembre 2018, sept étudiants du CELSA ont présenté le projet (RE)FAIRE LE MUR dans le cadre de l’association de médiation culturelle de l’école Hors Les Murs. Un lieu de vie éphémère dans les locaux de l’association Spérentza à Ivry-sur-Seine, pour repenser l’espace urbain et favoriser le lien social. Au programme : expositions, performances artistiques, concerts et street-food.


Un lieu à s’approprier

Sous les guirlandes lumineuses suspendues aux murs en friche, on se rencontre, on bavarde, on rit, une pinte de bière à la main. Des drôles de tables en forme de girafe, peinturlurées en rouge, vert et jaune, rappellent l’ambiance des carnavals d’antan. Derrière la scène installée pour les concerts, le visiteur déambule dans un hangar, au milieu des œuvres exposées. Une expérience immersive. « Nous avons voulu créer un lieu de vie éphémère, sur le thème de la ville, où le visiteur s’approprie l’espace comme il l’entend, évoque Anaïs, étudiante en Master 1 « Entreprises et Institutions » au CELSA et co-responsable de l’événement (RE)FAIRE LE MUR. Propice à la dérive, la scénographie du lieu favorise les interactions sociales. « Le projet propose un cadre alternatif et insolite, poursuit Anaïs. Ici, règne l’imprévu. Par exemple, les tabourets ne sont jamais disposés de la même façon, ce qui recrée en permanence le lien social. » Dans ce lieu intimiste, on se sent hors du temps, hors de la ville. A travers des animations artistiques, le visiteur s’interroge sur l’espace urbain, le quotidien qu’on oublie trop souvent.

(Re)penser l’espace urbain

Une exposition collective, des concerts, des happenings, des expériences sonores… et un thème. Telles sont les animations artistiques mises en place par les sept étudiants du CELSA, après un an de préparation. « Le thème de la ville est venu assez naturellement, relate Thibault étudiant en Master 1 « Le Magistère » et second responsable du projet. A travers l’art, il s’agit de mettre en avant la banalité du quotidien et de questionner les interactions sociales dans l’espace urbain », explique-t-il. Différents regards et différents projets convergent alors. « Nous avons lancé un appel à projets pour permettre à des jeunes artistes de participer », ajoute Thibault.

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Exposition « (Re)faire le mur » – © LB

Alexis Maçon-Dauxerre, un jeune photographe, présente sa série « Solitudes urbaines ». Son intention artistique ? Capturer la poésie des espaces urbains silencieux, caractérisés par l’absence et la présence des personnages. En face, des milliers de fils de laine colorés s’entrelacent autour d’une sculpture rectangulaire. Caroline Rambaud, étudiante en arts plastiques, explique son œuvre collective : « Sur le modèle de l’arbre à prières tibétain, chacun noue un bout de tissu sur la sculpture, qui représente un immeuble HLM. Le but est d’impliquer les visiteurs et de faire réfléchir : indifférents, on passe à côté des logements sociaux sans les voir et le lien social disparaît peu à peu. »

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Oeuvre collective de Caroline Rambaud – © LB

Bien d’autres projets se côtoient dans ce lieu éphémère, comme des paysages sonores, véritable immersion auditive au cœur des villes de France et du bout du monde.

Portée associative

Bières, verres de vin et menus street-food à des prix solidaires… Les profits de l’événement seront entièrement reversés à l’association Spérentza, partenaire du projet (RE)FAIRE LE MUR. Engagée dans la vie associative locale d’Ivry-sur-Seine, l’association intervient auprès des communautés roumaines de la ville à travers de nombreuses activités : redistribution de produits alimentaires invendus, collecte de vêtements et de jouets pour enfants et accompagnement dans les démarches administratives.

Aussi, toutes les œuvres exposées ont été vendues et la somme a été reversée à Spérentza. « Les gens tiraient au sort le nom d’un artiste et choisissaient une oeuvre parmi celles exposées, explique Anaïs. On aimait bien l’idée que les gens puissent repartir avec un bout de l’exposition », sourit-elle. Une belle initiative de la part des étudiants du CELSA, et une expérience formatrice dans l’organisation d’un projet culturel.

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L’équipe de Hors Les Murs 2018

A la limite du visible : Francesca Woodman, « On being an angel »

Articles & interviews, Expos

La fondation Henri Cartier-Bresson à Paris consacre une exposition à la photographe américaine Francesca Woodman (1958-1981) intitulée « On being an angel » du 11 mai au 31 juillet 2016.

Conçue par Anna Tellgren, conservatrice de la photographie au Moderna Museet à Stockholm (Suède), en collaboration avec l’Estate Francesca Woodman à New York, l’exposition se constitue d’une centaine de tirages et nous plonge dans l’univers intime et angoissant de la jeune artiste, morte à vingt-deux ans.

 

« Les choses du réel ne me font pas peur, seulement celles qui sont au fond de moi » 

Corps nus, fragmentés, douloureux. Espaces vides et délabrés. Les clichés de Francesca Woodman, pris entre 1972 et 1981, semblent inquiétants. Fondés sur une exploration perpétuelle du soi, ils expriment à la fois le besoin d’introspection et d’effacement de l’artiste, qui se met elle-même en scène.

Francesca Woodman se dissimule dans ses œuvres tout en dévoilant sa nudité. La jeune femme théâtralise ses conflits intérieurs et ses tourments profonds. Son corps devient ainsi le prétexte à une quête d’elle-même, de son identité. L’artiste joue avec le flou en utilisant de très longues expositions, et apparaît alors comme une fumée blanche ou une silhouette fantomatique en mouvement. Son corps estompé et fragmenté pose ainsi la question de la disparition par l’image : alors que la photographie a pour objectif de fixer un instant éphémère dans une image, Francesca Woodman fuit cette volonté de s’ancrer dans un plan et devient elle-même un fragment éphémère, un reflet invisible dans l’espace et le temps. Comme le disait son biographe Chris Townsend, Francesca Woodman « était un être disséminé dans l’espace et dans le temps ». Chaque photographie est un fragment d’histoire, un fragment de son « moi » psychique. Jamais l’artiste ne dévoile son visage de façon distincte.

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Francesca Woodman From Space, Providence, Rhode Island 1976 © George and Betty Woodman

« De là où je suis, je vois ce que vous ne voyez pas »

Ainsi, entre absence et présence, Francesca Woodman se trouve à la limite du visible. Elle joue avec son identité et se dérobe dans ses photographies sous des masques, des rideaux ou se recouvre partiellement d’objets surannés, de pans de papier peint déchirés, dépassant parfois la limite du cadre. Francesca Woodman se représente le plus souvent dans des lieux clos, préférant l’intimité de son appartement new-yorkais qui devient l’espace de questionnement de soi-même. La décrépitude des intérieurs et les miroirs constituent essentiellement le cadre de ses performances. Le miroir figure l’espace de disparition, de contemplation, de réappropriation de son corps en éclat. Tout n’est que reflet, elle est quelqu’un d’autre. L’artiste est en lutte incessante avec l’existence : le miroir est le moyen d’entreprendre un parcours initiatique vers son for intérieur, de se découvrir. Elle est son propre modèle.

Selon Anna Tellgren, Francesca Woodman est « une créature invisible, en apesanteur, sans problèmes ni avec l’espace, ni avec le langage ». Un ange.

Laura Barbaray.

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© Francesca Woodman