Lectures

La parole des femmes : « Chinoises », de Xinran

« La Chine a une très longue histoire derrière elle, mais cela fait très peu de temps que les femmes ont pu devenir elles-mêmes et que les hommes ont commencé à les connaître vraiment.

Dans les années 1930, tandis que les femmes en Europe réclamaient déjà l’égalité entre les sexes, les Chinoises commençaient à peine à défier une société dominée par les hommes, refusaient qu’on leur bande les pieds ou que leur aînés arrangent des mariages pour elles. Mais elles ne savaient pas encore en quoi consistaient les responsabilités et les droits des femmes ; elles ne savaient pas comment s’y prendre pour se forger un monde à elles. Elles cherchaient à tâtons des réponses dans l’espace confiné qui leur était réservé, et dans un pays où toute éducation était proscrite par le Parti. L’effet que cela a produit sur la jeune génération est inquiétant. Pour survivre dans un monde hostile, de nombreuses jeunes femmes ont dû adopter la carapace endurcie de Jin Shuai et réprimer leurs émotions. » (p.75)

Ce livre n’est pas un roman. C’est le recueil de témoignages de femmes qui ont vécu en Chine durant les années 1940 jusqu’à la fin des années 1980. Dans cette nouvelle chronique, j’aimerais vous présenter Chinoises (2003) de Xinran, ou l’ouvrage bouleversant qui rompt le silence d’une Chine plongée dans l’oubli.

Sous le gouvernement du Parti, la vie des Chinoises est on ne peut plus brisée, niée par la société masculine qui règne sur l’Empire du Milieu. La Révolution culturelle de Mao Zedong appelle la jeunesse, révolutionnaire et en quête de renouveau, à renverser la hiérarchie. A cette époque, tous se réclament de la pensée de Mao. Le Parti dirige, contrôle et pense à la place des individus. Mao souhaite construire un homme fort. Aussi, le poids de la tradition chinoise – seul l’individu de sexe masculin est estimé au sein d’une famille – maintient les femmes dans une position d’asservissement le plus total. Soumises au père, aux aînés, au mari, les femmes sont traitées comme de vulgaires « choses » que l’on « utilise ».

Dans les années 1990, Xinran, journaliste dans une radio chinoise, a parcouru la Chine de long en large pour écouter ces femmes abandonnées et pour tenter de comprendre de quels maux avaient-elles souffert. En les invitant à parler d’elles-mêmes, à se confier, Xinran lève le voile sur les conditions de vie des femmes à cette époque. Pendant huit années, l’auteure a présenté ces histoires uniques lors de son émission de radio Mots sur la brise nocturne en mettant en avant la question de la place des femmes chinoises dans la société actuelle. Redonner la parole à toutes ces femmes, mères et filles que le régime maoïste a violemment réprimées, mais aussi donner de la valeur aux espérances et aux croyances de toutes ces Chinoises, telle est la finalité de l’ouvrage de Xinran.

Autant de questions politiques et sociales sont soulevées dans cet ouvrage. A-t-on seulement imaginé la vie d’une paysanne sans ressource ou bien d’une épouse d’un haut cadre du Parti pendant la Révolution culturelle ? On l’ignore bien souvent, pourtant toutes sont liées d’une même expérience, celle de la soumission, du viol, de l’inceste, du mariage forcé, des persécutions communistes, ou encore d’un amour brisé. On rencontre une jeune fille enrôlée dans le mouvement des gardes rouges puis assujettie au désir sexuel de ceux-ci. On découvre également des femmes et des jeunes filles habitant dans des régions économiquement retardées, qui n’ont pas conscience de leur soumission aux hommes. Chaque récit est différent, mais tous nous amènent à réfléchir sur cette époque destructrice.

Chinoises est un ouvrage qui afflige, incite à la révolte en nous mettant face à la réalité pour reconstruire un avenir paisible.

Sur le même thème : Vent d’Est, vent d’Ouest et Pivoine de Pearl Buck.

Laura Barbaray

Xinran - Chinoises

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Lectures

Un avant-goût de mon séjour en Toscane : deux récits de Marlena de Blasi

Avant de partir à l’aventure avec mon « bel étranger aux yeux couleur myrtille » pour découvrir les richesses de la Toscane, ses ruelles étroites, ses saveurs, ses peintures et ses campagnes siennoises, je m’imprègne de lectures sur la culture italienne et plus particulièrement toscane.

Dénichés dans une petite librairie à Fécamp en Normandie, les récits Mille jours à Venise et Mille jours en Toscane de Marlena de Blasi racontent l’histoire vraie de l’auteure américaine. A la lecture de ces deux livres bouleversants, je me suis trouvée au cœur de la vraie Italie, dénuée de l’atmosphère étouffante causée par les touristes.

Mille jours à Venise, de Marlena de Blasi

« Les heures passées au milieu de ces hommes et de ces femmes ont quelque chose de lumineux que je garde encore au fond de moi. Ils m’ont appris tant de choses sur la nourriture, sur la cuisine, sur la patience. Ils m’ont parlé de la mer, de l’influence de la lune, de la guerre, de la faim, de grands festins aussi. Ils m’ont raconté leurs histoires, m’ont chanté leurs chansons, et peu à peu, ils sont devenus ma famille et moi j’ai été leur enfant. Je sens encore leurs mains déformées et rugueuses entre les miennes, leurs baisers humides et âcres sur mes joues. Je revois leurs bons yeux un peu délavés à la couleur aussi changeante que celle de la mer. Ils sont les Vénitiens de base, ceux qui se sont toujours contentés de ce que la vie leur a donné […] » (p.148)

Marlena est une cheffe de cuisine gastronomique et journaliste américaine. Elle parcourt la France et l’Italie à la recherche des meilleurs restaurants, des meilleurs produits et rédige des articles qui lui sont commandés. Lors d’un séjour à Venise, elle rencontre son « bel étranger aux yeux couleur myrtille », Fernando, pour qui elle décide de tout quitter et de s’installer chez lui dans le quartier du Lido à Venise. Le livre semble prendre l’allure d’un conte de fée, mais c’est en réalité l’apprentissage d’une autre culture, d’une autre langue et d’un autre mode de vie dont il est question. Elle doit surmonter le regard étranger, pas toujours très tendre, mais aussi la solitude et les limites du langage, et ce même avec son bel étranger. Marlena apprivoise peu à peu la « Vieille Princesse », Venise. Se laissant aller au hasard, elle rencontre de vrais Vénitiens, comme Michele qui dresse son étal sur le marché tous les matins très tôt, ou encore Roberto, le tenancier du bistrot Cantina Do Mori dans une petite rue tranquille.

Marlena se présente alors comme une femme mûre, libre de ses choix. Le lecteur et l’auteure découvrent en même temps la belle Venise, si mystérieuse et attirante. Et sa bouleversante histoire ne s’achève pas à Venise.

Mille jours en Toscane, de Marlena de Blasi

« Je me le répète plusieurs fois par jour : c’est sur le chemin que nous prenons pour venir ici, et au bords duquel je cueille du fenouil sauvage, qu sont passées les légions romaines. C’est peut-être dans ce champ où nous avons fait l’amour la veille et bu du vin au coucher du soleil que les légionnaires ont dressé leurs feux de camp, parmi les pierres étrusques. Quand nous prenons la voiture pour aller à Urbino, je vois la maison natale de la mère de Raphaël. Dans cette église, le Pérugin est venu peindre […] » (p.52)

Des collines bordées de cyprès, des vignes, des oliveraies, des campagnes couleur terre de Sienne. La Toscane. Marlena et son bel étranger veulent vivre autrement et intensément. Fernando a démissionné de sa banque, l’appartement vénitien a été mis en vente. San Casciano. C’est pour ce petit village de Toscane, au cœur de la région du Chianti, que le couple a décidé de tout quitter. Ils apprennent les traditions toscanes, la cuisine typique. Dans leur maison, une ancienne ferme, ils construisent un four immense et font cuire leur propre pain. Marlena exalte nos sens par ses descriptions ô combien réalistes des mets toscans extraordinaires… A San Casciano, Marlena et Fernando font la connaissance de vrais Toscans, dont Barlozzo et Floriana, qui vont tout leur transmettre. Les vendanges, la récolte des châtaignes… Autant de coutumes toscanes que Marlena et son bel étranger veulent partager. Faire découvrir la Toscane, voilà le projet de l’Américaine et du Vénitien.

Marlena de Blasi fait part de son histoire, de son expérience personnelle. Pour elle, la Toscane est synonyme de saveurs, de couleurs et de générosité. Un véritable bain d’humanité et d’amour.

 

Laura Barbaray

Lectures

Histoire de voyager : « Aux frontières de l’Europe », de Paolo Rumiz

« Sur le lac Onega, raboté par le vent, l’hydroptère avance vers le sud-ouest au milieu d’un archipel sauvage où l’on ne voit aucune route ; un endroit où seule la barque paraît être le moyen de transport raisonnable et où il n’y a que les toits en bulbe des églises de bois, que rougit le soleil bas au milieu des bouleaux, pour me dire que je ne suis pas au Québec, mais en Russie, tout près de la Finlande. La Carélie, terre des hommes libres de toute frontière, terre de paysans, d’aèdes et de maîtres bûcherons exemptés depuis des siècles de la servitude de la glèbe, parce qu’ils sont les défenseurs efficaces de la sainte Russie. » (p.151)

A la recherche de l’âme de l’Europe, l’écrivain et journaliste italien Paolo Rumiz nous mène sur les traces de ses pérégrinations, le long de la frontière orientale de l’Union Européenne. En 2008, avec sa compagne photographe Monika, l’auteur entreprend un voyage vertical de six mille kilomètres en trente-trois jours de Rovaniemi en Laponie finlandaise jusqu’à Odessa en Ukraine, en passant par Saint-Pétersbourg, Vilnius ou encore Kaliningrad. Aux confins de l’Europe de l’est, les deux voyageurs appréhendent alors un monde encore protégé de l’occidentalisation et de ses artifices.

Paolo Rumiz est un enfant de la frontière. Né à Trieste en 1947, ville italienne aux bornes de la Slovénie, l’auteur attache une grande importance à la notion complexe de frontière : l’Union Européenne, une frontière décidée par l’homme, laisse des peuples dans l’ombre gommés par les Etats modernes. La pluralité des cultures, des traditions, des langues, des populations ainsi que la force du passé des pays révèlent un continent fragmenté entre l’orient et l’occident, mais unique par son Histoire.

A pied, en autobus, en train ou en péniche, Paolo Rumiz sillonne la frontière de part et d’autre, muni d’un sac à dos de six kilos et de carnets d’écriture, pour approcher au plus près l’âme des minorités slaves de ces contrées lointaines.

Baigné de tendresse et de mélancolie, le récit de voyage de Paolo Rumiz redonne de la grandeur aux peuples et territoires oubliés de la Carélie, de la Polésie ou encore des Carpates. Au fil du parcours, l’auteur et sa compagne rencontrent des milliers de visages et entendent des milliers d’histoires. Les conséquences du passé hantent les mémoires. Dans les pays ex-communistes, les minorités ethniques et religieuses ont été marquées par les guerres, les politiques totalitaires du siècle précédent. Mais la foi et la bonté des habitants rencontrés procurent une extrême intensité au récit. Le voyage, selon l’auteur, a été un « bain d’humanité ». En effet, éloignés du monde capitaliste, les peuples slaves vivent en contact étroit avec Dieu et la nature. La terre (« zemlja ») et l’eau (« voda ») sont le leitmotiv de ce périple, négligées du côté occidental.

Paolo Rumiz entame alors une réflexion sur les limites de l’Europe ainsi que sur les bouleversements économiques, politiques et sociaux du continent.

Laura Barbaray

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