Songe d’une vie transsibérienne : de Moscou à Vladivostok

Littérature

Intimement, je songe à ce voyage. Seule, immobile au milieu de la gare Iaroslavl à Moscou, je baigne dans une atmosphère vaguement troublante. Il est bientôt l’heure. Autour de moi, les voix des passagers se mêlent dans un seul écho. Je perçois des bribes d’un langage écorché, mais qui me sera bientôt familier. Qui vais-je rencontrer ? De quoi vais-je me souvenir ? Le regard lointain, j’imagine l’odeur poussiéreuse des rideaux de velours, le doux chant de la provodnitsa, les adieux déchirants de mes compagnons de voyage… Cet instant, aux allures d’un rêve, s’évapore peu à peu dans un souffle brumeux. Peut-être n’est-ce que l’emballement de mes émotions juvéniles.

Il est l’heure. 9 288 kilomètres. La Russie, au rythme lent et terriblement envoûtant du Transsibérien. Sur le quai, je m’agrippe à des sourires inconnus. Le caractère sacré de ce train me crie au plus profond de moi d’oublier mes craintes, mes doutes. Nouer des liens invisibles, me sentir hors du temps dans une cabine étroite. La taïga, intarissable, défile sous les yeux de la jeune fille naïve et exaltée, que je suis encore. Dans les villages près de la Volga, des femmes et des hommes vivent dans des dachas en bois, couleur pastel. À Krasnoïarsk, je rejoins la jeunesse dans les cafés. Ont-ils des rêves ? À Irkoutsk, au bord du lac Baïkal, règne l’esprit silencieux des chamans. Des marins et des pêcheurs évoquent l’histoire de leur Sibérie, chère et traditionnelle.

Rencontrer et raconter. De cette longue traversée à bord du Transsibérien, je reviendrai sur ma terre natale, avec des sons, des images, des couleurs, des senteurs et des témoignages puissants.

Je ne pense qu’à ce train, légendaire. Je désire entendre le bruit des roues anciennes sur les rails, me serrer contre des étrangers, écouter des récits en langue russe, respirer l’odeur des conifères. Thylacine. Ma rencontre avec sa musique a tout changé. C’est à bord du Transsibérien qu’il compose sa fresque musicale Transsiberian, en 2015. Son inspiration vient d’une voix, du bruit des rails, d’un chaman qui chante, de personnes croisées au hasard. Son périple russe est fait de rencontres et d’imprévus. Il me semble que c’est le point de départ de mon rêve. Et puis, il y a eu ces lectures. Le récit-reportage de Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe, à la recherche de l’âme russe ; le récit de voyage d’Olivier Rolin, Baïkal-Amour, qui fait resurgir la mémoire enfouie de l’Histoire ; l’ouvrage de Géraldine Dunbar, Seule sur le Transsibérien, profondément humain, ou encore le récit autobiographique de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, profondément bouleversant.

La perspective de ce voyage est là, en puissance. Elle doit encore se développer. En attendant, des romans, récits de voyage ou reportages viendront distraire mes cours de civilisation russe…

Michel Strogoff, Jules Verne – Les Nuits de Sibérie, Joseph Kessel – Journal russe, John Steinbeck – Sibérie, un voyage aux pays des femmes, Anne Brunswic – Voyage au cœur de l’esprit, Lesley Blanch – Les Sirènes du Transsibérien, Hervé Bellec – Sous l’étoile de la liberté, Sylvain Tesson – Sirbir, Moscou-Vladivostok, Danièle Sallenave…

Et bien-sûr, l’incroyable websérie Transsiberian de Thylacine.

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Afrique ma douce, adieu

Littérature

Mes paupières sont lourdes… Ma tête flanche… Je ne respire plus… Je ne tiens plus…

Le vrombissement du moteur de la Jeep déchire la ville endormie de Marrakech. Le paysage défile à toute allure à travers la vitre. Dans l’obscurité, j’aperçois au loin les lumières urbaines. Comme une traînée de poudre étincelante. Depuis combien de temps roulons-nous ? Je l’ignore. Mais on roule vers la mer, l’Espagne, l’Europe. Afrique, terre d’exil, nous te quittons. Oui, l’Europe… C’est pour bientôt.

Quand on est venu nous chercher à Agadir, tout s’est déroulé rapidement. Dans la précipitation, je n’ai pas tout compris… D’une voix nasillarde et agressive, un passeur arabe a lancé une injure à un Noir qui s’est plaint d’être fatigué. Je crois qu’il lui a ordonné de se taire. Très vite, nous sommes montés à l’arrière de la voiture ; nous, les dix-huit clandestins et les deux Français avec leur caméra. Pourquoi nous accompagnent-ils ? Je suis curieuse mais prudente, alors je les évite. Les bras serrés contre la poitrine, la tête baissée, j’ai suivi les autres le plus discrètement possible. Crâné rasé, vêtements amples et sales. Je suis désormais un homme. Un homme pour traverser la mer, un homme pour passer la frontière. Ne pas se faire remarquer, ne pas faire entendre sa voix. Se protéger de la violence des passeurs.

C’est le trajet le plus long de ma vie. Seulement six places assises pour vingt pauvres passagers. Il fait chaud, trop chaud pour respirer. La sueur coule sur mon front, ma peau suinte. Serrés, comprimés, broyés les uns contre les autres, dormir est impossible. Moi, je me tasse au sol, recroquevillée, la tête entre mes genoux, les mains contre ma poitrine, toujours. Un poids s’appuie contre mon épaule engourdie, un autre écrase mon pied gauche. Je ne sens plus mes jambes, mes bras… Malgré la fatigue, mon corps courbaturé me tient éveillée.

Dans la voiture, les clandestins s’agitent, grognent, s’énervent. « Pousse-toi, je n’ai pas de place ! » gémit l’un d’entre eux, haletant. Un des Arabes, à l’avant, se retourne brusquement pour le frapper et l’insulter dans une langue que nous ne comprenons pas. L’atmosphère irrespirable se tend. On devient de plus en plus nerveux et angoissés à l’idée de croiser la police.

Durant tout le trajet, nous n’avons rien mangé, rien bu. Arrivés en plein désert, la chaleur est intenable. Les lèvres craquelées, la gorge sèche, je ne peux émettre aucun son. Je sens mon corps faiblir… Le second passeur nous donne une bouteille d’eau. Un litre et demi pour vingt corps asséchés et assoiffés. « Tout le monde doit boire, l’eau c’est la vie », puis-je entendre parmi les clandestins.

Première halte dans le désert marocain, après un interminable voyage. Il fait jour. A perte de vue, une nappe de sable ambrée semble embrasser l’horizon. Les passeurs nous laissent dans ce néant de poussière couleur terre de Sienne et reviendront dans la nuit nous apporter à manger. Sur le sol caillouteux, à l’ombre d’un épineux, j’étends mes jambes raidies par la douleur. Enfin. Le sang circule à nouveau. Soudain, la faim me ronge l’estomac. Depuis combien n’ai-je pas avalé quelque chose de consistant ? Je ne sais même plus. Les quelques morceaux de pain que nous distribue équitablement Ibrahim suffiront pour aujourd’hui… Ibrahim, on connaît tous son nom. Son sourire est ineffaçable. C’est lui qui nous rappelle que nous sommes dignes et humains.

Mais moi, ma dignité, j’ai l’impression de l’avoir perdue lors de ce voyage. Je ne me reconnais pas avec ce crâne rasé, ce tee-shirt d’homme trop large, crasseux, et ces souliers de plastique, qui ne sont que de vétustes bouteilles écrasées. Une va-nu-pied, dirait-on. Je me sens souillée, déshonorée. Que peuvent bien penser ma mère, mon père, mes frères et sœurs ? Me croient-ils déjà en Europe ? Se doutent-ils du danger de la traversée ? Je refuse qu’ils me rejoignent dans les mêmes conditions… Alors, avec un peu d’assurance, j’ose pour la première fois approcher un des deux Français. « S’il te plaît, prends-moi en photo, pour montrer à ma famille. Je ne veux pas qu’ils fassent comme moi. Personne ne doit subir ça, alors s’ils me voient comme ça, ils ne s’y risqueront pas ».

A la nuit tombée, le bateau amené par les passeurs est prêt. Le moteur fonctionne, les trous sont bouchés, la boussole sera notre guide. Le bois est abîmé mais il résistera. Ça y est, c’est le grand départ. Oui, nous voguerons vers l’Espagne, l’Europe. Et je sortirai vivante de cette traversée. Tous ensemble, en cercle, nous prions, nous chantons, nous dansons pour nous donner du courage et nous réchauffer dans la nuit glaciale. Nos voix harmonieuses résonnent dans les ténèbres, comme un cri d’espoir. « Mon Dieu, permet-nous d’aller au bout de notre voyage » récite Ibrahim en fermant les yeux.

Il est une heure de matin. Nous sommes vingt-cinq à embarquer. Les Français, toujours aussi attentifs à nos faits et gestes, feront la traversée avec nous. Au moment de pousser le bateau à la mer, un mélange de peur et d’excitation se lit sur nos visages. « Allez, poussez un grand coup ! » s’exclame l’un des hommes. Encore une fois, tout est allé très vite. Je suis à bord. Je sens à présent l’odeur de l’iode, le vent marin caresser mon visage, quelques gouttes d’eau salée se poser sur mes lèvres. Nous avons réussi. Dans l’obscurité, la mer bleue immense paraît un abîme, un gouffre infiniment noir. De l’eau glace soudain mes pieds nus. Je prends conscience que nous sommes à plus de cent kilomètres des côtes espagnoles sur une mer agitée. Et l’eau ne cesse de s’infiltrer de toute part… Tandis que les plus robustes rejettent l’importune avec entrain à l’aide de seaux en ferraille, moi, j’ai peur. Peur de mourir. Peur d’être engloutie dans l’océan… Blottis les uns contre les autres, recroquevillés pour se réchauffer, chacun essaie de garder espoir.

C’est l’aube. Les lueurs orangées du soleil se reflètent sur l’eau ondoyante. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Je contemple la scène, malgré mon épuisement et oubliant presque l’eau qui continue de monter. Et les dauphins ! Ils semblent voyager à nos côtés… Une agitation sur le bateau me sors de ma rêverie. Alors que l’eau poursuit sa course folle le long de nos jambes, les côtes espagnoles apparaissent. Sur le visage de chacun, le sourire se redessine. Sur le mien aussi. Nous sommes vivants. « Content d’arriver ? » demande le Français qui tient la caméra à l’un des clandestins. Seulement, un bruit sourd rompt l’engouement qui s’était installé parmi nous. Panne de moteur. Mon cœur bat très vite. L’espoir en moi se dissipe peu à peu. Lorsque je lève les yeux, le bateau vert et blanc de la garde civile espagnole est à quelques mètres de nous. C’est fini. Europe, te connaîtrai-je un jour ?


Texte rédigé à partir du reportage de Guillaume Martin et Grégoire Deniau en 2005.

La parole des femmes : « Chinoises », de Xinran

Littérature

« La Chine a une très longue histoire derrière elle, mais cela fait très peu de temps que les femmes ont pu devenir elles-mêmes et que les hommes ont commencé à les connaître vraiment.

Dans les années 1930, tandis que les femmes en Europe réclamaient déjà l’égalité entre les sexes, les Chinoises commençaient à peine à défier une société dominée par les hommes, refusaient qu’on leur bande les pieds ou que leur aînés arrangent des mariages pour elles. Mais elles ne savaient pas encore en quoi consistaient les responsabilités et les droits des femmes ; elles ne savaient pas comment s’y prendre pour se forger un monde à elles. Elles cherchaient à tâtons des réponses dans l’espace confiné qui leur était réservé, et dans un pays où toute éducation était proscrite par le Parti. L’effet que cela a produit sur la jeune génération est inquiétant. Pour survivre dans un monde hostile, de nombreuses jeunes femmes ont dû adopter la carapace endurcie de Jin Shuai et réprimer leurs émotions. » (p.75)

Ce livre n’est pas un roman. C’est le recueil de témoignages de femmes qui ont vécu en Chine durant les années 1940 jusqu’à la fin des années 1980. Dans cette nouvelle chronique, j’aimerais vous présenter Chinoises (2003) de Xinran, ou l’ouvrage bouleversant qui rompt le silence d’une Chine plongée dans l’oubli.

Sous le gouvernement du Parti, la vie des Chinoises est on ne peut plus brisée, niée par la société masculine qui règne sur l’Empire du Milieu. La Révolution culturelle de Mao Zedong appelle la jeunesse, révolutionnaire et en quête de renouveau, à renverser la hiérarchie. A cette époque, tous se réclament de la pensée de Mao. Le Parti dirige, contrôle et pense à la place des individus. Mao souhaite construire un homme fort. Aussi, le poids de la tradition chinoise – seul l’individu de sexe masculin est estimé au sein d’une famille – maintient les femmes dans une position d’asservissement le plus total. Soumises au père, aux aînés, au mari, les femmes sont traitées comme de vulgaires « choses » que l’on « utilise ».

Dans les années 1990, Xinran, journaliste dans une radio chinoise, a parcouru la Chine de long en large pour écouter ces femmes abandonnées et pour tenter de comprendre de quels maux avaient-elles souffert. En les invitant à parler d’elles-mêmes, à se confier, Xinran lève le voile sur les conditions de vie des femmes à cette époque. Pendant huit années, l’auteure a présenté ces histoires uniques lors de son émission de radio Mots sur la brise nocturne en mettant en avant la question de la place des femmes chinoises dans la société actuelle. Redonner la parole à toutes ces femmes, mères et filles que le régime maoïste a violemment réprimées, mais aussi donner de la valeur aux espérances et aux croyances de toutes ces Chinoises, telle est la finalité de l’ouvrage de Xinran.

Autant de questions politiques et sociales sont soulevées dans cet ouvrage. A-t-on seulement imaginé la vie d’une paysanne sans ressource ou bien d’une épouse d’un haut cadre du Parti pendant la Révolution culturelle ? On l’ignore bien souvent, pourtant toutes sont liées d’une même expérience, celle de la soumission, du viol, de l’inceste, du mariage forcé, des persécutions communistes, ou encore d’un amour brisé. On rencontre une jeune fille enrôlée dans le mouvement des gardes rouges puis assujettie au désir sexuel de ceux-ci. On découvre également des femmes et des jeunes filles habitant dans des régions économiquement retardées, qui n’ont pas conscience de leur soumission aux hommes. Chaque récit est différent, mais tous nous amènent à réfléchir sur cette époque destructrice.

Chinoises est un ouvrage qui afflige, incite à la révolte en nous mettant face à la réalité pour reconstruire un avenir paisible.

Sur le même thème : Vent d’Est, vent d’Ouest et Pivoine de Pearl Buck.

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Un avant-goût de mon séjour en Toscane : deux récits de Marlena de Blasi

Littérature

Avant de partir à l’aventure avec mon « bel étranger aux yeux couleur myrtille » pour découvrir les richesses de la Toscane, ses ruelles étroites, ses saveurs, ses peintures et ses campagnes siennoises, je m’imprègne de lectures sur la culture italienne et plus particulièrement toscane.

Dénichés dans une petite librairie à Fécamp en Normandie, les récits Mille jours à Venise et Mille jours en Toscane de Marlena de Blasi racontent l’histoire vraie de l’auteure américaine. A la lecture de ces deux livres bouleversants, je me suis trouvée au cœur de la vraie Italie, dénuée de l’atmosphère étouffante causée par les touristes.

Mille jours à Venise, de Marlena de Blasi

« Les heures passées au milieu de ces hommes et de ces femmes ont quelque chose de lumineux que je garde encore au fond de moi. Ils m’ont appris tant de choses sur la nourriture, sur la cuisine, sur la patience. Ils m’ont parlé de la mer, de l’influence de la lune, de la guerre, de la faim, de grands festins aussi. Ils m’ont raconté leurs histoires, m’ont chanté leurs chansons, et peu à peu, ils sont devenus ma famille et moi j’ai été leur enfant. Je sens encore leurs mains déformées et rugueuses entre les miennes, leurs baisers humides et âcres sur mes joues. Je revois leurs bons yeux un peu délavés à la couleur aussi changeante que celle de la mer. Ils sont les Vénitiens de base, ceux qui se sont toujours contentés de ce que la vie leur a donné […] » (p.148)

Marlena est une cheffe de cuisine gastronomique et journaliste américaine. Elle parcourt la France et l’Italie à la recherche des meilleurs restaurants, des meilleurs produits et rédige des articles qui lui sont commandés. Lors d’un séjour à Venise, elle rencontre son « bel étranger aux yeux couleur myrtille », Fernando, pour qui elle décide de tout quitter et de s’installer chez lui dans le quartier du Lido à Venise. Le livre semble prendre l’allure d’un conte de fée, mais c’est en réalité l’apprentissage d’une autre culture, d’une autre langue et d’un autre mode de vie dont il est question. Elle doit surmonter le regard étranger, pas toujours très tendre, mais aussi la solitude et les limites du langage, et ce même avec son bel étranger. Marlena apprivoise peu à peu la « Vieille Princesse », Venise. Se laissant aller au hasard, elle rencontre de vrais Vénitiens, comme Michele qui dresse son étal sur le marché tous les matins très tôt, ou encore Roberto, le tenancier du bistrot Cantina Do Mori dans une petite rue tranquille.

Marlena se présente alors comme une femme mûre, libre de ses choix. Le lecteur et l’auteure découvrent en même temps la belle Venise, si mystérieuse et attirante. Et sa bouleversante histoire ne s’achève pas à Venise.

Mille jours en Toscane, de Marlena de Blasi

« Je me le répète plusieurs fois par jour : c’est sur le chemin que nous prenons pour venir ici, et au bords duquel je cueille du fenouil sauvage, qu sont passées les légions romaines. C’est peut-être dans ce champ où nous avons fait l’amour la veille et bu du vin au coucher du soleil que les légionnaires ont dressé leurs feux de camp, parmi les pierres étrusques. Quand nous prenons la voiture pour aller à Urbino, je vois la maison natale de la mère de Raphaël. Dans cette église, le Pérugin est venu peindre […] » (p.52)

Des collines bordées de cyprès, des vignes, des oliveraies, des campagnes couleur terre de Sienne. La Toscane. Marlena et son bel étranger veulent vivre autrement et intensément. Fernando a démissionné de sa banque, l’appartement vénitien a été mis en vente. San Casciano. C’est pour ce petit village de Toscane, au cœur de la région du Chianti, que le couple a décidé de tout quitter. Ils apprennent les traditions toscanes, la cuisine typique. Dans leur maison, une ancienne ferme, ils construisent un four immense et font cuire leur propre pain. Marlena exalte nos sens par ses descriptions ô combien réalistes des mets toscans extraordinaires… A San Casciano, Marlena et Fernando font la connaissance de vrais Toscans, dont Barlozzo et Floriana, qui vont tout leur transmettre. Les vendanges, la récolte des châtaignes… Autant de coutumes toscanes que Marlena et son bel étranger veulent partager. Faire découvrir la Toscane, voilà le projet de l’Américaine et du Vénitien.

Marlena de Blasi fait part de son histoire, de son expérience personnelle. Pour elle, la Toscane est synonyme de saveurs, de couleurs et de générosité. Un véritable bain d’humanité et d’amour.

 

Histoire de voyager : « Aux frontières de l’Europe », de Paolo Rumiz

Littérature

« Sur le lac Onega, raboté par le vent, l’hydroptère avance vers le sud-ouest au milieu d’un archipel sauvage où l’on ne voit aucune route ; un endroit où seule la barque paraît être le moyen de transport raisonnable et où il n’y a que les toits en bulbe des églises de bois, que rougit le soleil bas au milieu des bouleaux, pour me dire que je ne suis pas au Québec, mais en Russie, tout près de la Finlande. La Carélie, terre des hommes libres de toute frontière, terre de paysans, d’aèdes et de maîtres bûcherons exemptés depuis des siècles de la servitude de la glèbe, parce qu’ils sont les défenseurs efficaces de la sainte Russie. » (p.151)

A la recherche de l’âme de l’Europe, l’écrivain et journaliste italien Paolo Rumiz nous mène sur les traces de ses pérégrinations, le long de la frontière orientale de l’Union Européenne. En 2008, avec sa compagne photographe Monika, l’auteur entreprend un voyage vertical de six mille kilomètres en trente-trois jours de Rovaniemi en Laponie finlandaise jusqu’à Odessa en Ukraine, en passant par Saint-Pétersbourg, Vilnius ou encore Kaliningrad. Aux confins de l’Europe de l’est, les deux voyageurs appréhendent alors un monde encore protégé de l’occidentalisation et de ses artifices.

Paolo Rumiz est un enfant de la frontière. Né à Trieste en 1947, ville italienne aux bornes de la Slovénie, l’auteur attache une grande importance à la notion complexe de frontière : l’Union Européenne, une frontière décidée par l’homme, laisse des peuples dans l’ombre gommés par les Etats modernes. La pluralité des cultures, des traditions, des langues, des populations ainsi que la force du passé des pays révèlent un continent fragmenté entre l’orient et l’occident, mais unique par son Histoire.

A pied, en autobus, en train ou en péniche, Paolo Rumiz sillonne la frontière de part et d’autre, muni d’un sac à dos de six kilos et de carnets d’écriture, pour approcher au plus près l’âme des minorités slaves de ces contrées lointaines.

Baigné de tendresse et de mélancolie, le récit de voyage de Paolo Rumiz redonne de la grandeur aux peuples et territoires oubliés de la Carélie, de la Polésie ou encore des Carpates. Au fil du parcours, l’auteur et sa compagne rencontrent des milliers de visages et entendent des milliers d’histoires. Les conséquences du passé hantent les mémoires. Dans les pays ex-communistes, les minorités ethniques et religieuses ont été marquées par les guerres, les politiques totalitaires du siècle précédent. Mais la foi et la bonté des habitants rencontrés procurent une extrême intensité au récit. Le voyage, selon l’auteur, a été un « bain d’humanité ». En effet, éloignés du monde capitaliste, les peuples slaves vivent en contact étroit avec Dieu et la nature. La terre (« zemlja ») et l’eau (« voda ») sont le leitmotiv de ce périple, négligées du côté occidental.

Paolo Rumiz entame alors une réflexion sur les limites de l’Europe ainsi que sur les bouleversements économiques, politiques et sociaux du continent.

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Récit surréaliste

Littérature

Et soudain, mon imagination se met en marche…

A la tombée de la nuit, une petite idée émergea dans mon esprit. Une pile de vieux bouquins, une feuille, un crayon, et c’est parti.  J’ouvre au HASARD un livre pris au HASARD et je sélectionne au HASARD un fragment de phrase. Un peu trop de « hasard »… Ne rien savoir à l’avance. Excitant. J’assemble ensuite tous ces petits groupes de mots saisi de toute part afin de faire émerger un récit onirique. Me voilà donc dans la peau d’un surréaliste…

L’amour est assis sur le crâne de l’Humanité

La mort des amants lui avait parlé d’amour. Elle n’osait le regarder et se laissait aller. L’amour lourd comme un ours privé versait par boisseaux les fleurs fraîches éparses sur les comptoirs et d’étranges fleurs sur les étagères. Et il marchait, s’animant toujours, exaspéré. Il remuait seulement toutes les accusations abominables. A ce moment c’est au vieux de le tirer. Je ne voyais pas son visage. Tranquille et toujours préparée, j’exécute leurs ordres comme une automate. Et je loue la paresse. Les jours suivants, la même scène se renouvela, là où ma carrière de toxico avait commencé. C’est pourtant pour cet homme, que j’ai cru si différent du reste des hommes…

– Etes-vous capable de dire comment on va de Briançon à Chamonix ?

Trempé de sueur et frémissant d’émotion, j’ai dit « oui ».

– Vous bafouillez ma parole.

– Ta tête est pleine de querelles comme un œuf de nourriture, il faut tout de même élucidé le problème.

– Vous êtes un insolent garçon, le livre va tuer l’édifice.

Livres utilisés : Rhinocéros (Ionesco), Roméo et Juliette (Shakespeare), Alcools (Apollinaire), Les Fleurs du Mal (Baudelaire), Rebecca (Daphné du Maurier), Notre-Dame de Paris ( Hugo), Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…, Au Bonheur des Dames (Zola), Une vie (Maupassant), La peste (Camus),L’Etranger (Camus), Le Parfum (Süskind), La Princesse de Clèves (Madame de la Fayette).

Poème en prose

Littérature

Le ciel est sale ce soir. Grisonnant comme tes paroles, froid comme tes pensées. Tu survoles la foule, tu ne veux pas d’elle. Observes-tu le monde ? Que sais-tu de cette fourmilière géante ? Son odeur est pareille à celle de la maison ancienne. Ferme les yeux. Ton âme siffle ta souffrance. L’entends-tu ? Tu marches maintenant le long du chemin. Etrange chemin. Le ciel s’est éteint ce matin.