(Re)faire le mur pour (re)penser la ville

Expos, Reportages

Des voix qui se mêlent dans le métro parisien, des friches urbaines en noir et blanc, et le collectif de rap PARIS C’EST L’EST sur scène. Les 28, 29 et 30 septembre 2018, sept étudiants du CELSA ont présenté le projet (RE)FAIRE LE MUR dans le cadre de l’association de médiation culturelle de l’école Hors Les Murs. Un lieu de vie éphémère dans les locaux de l’association Spérentza à Ivry-sur-Seine, pour repenser l’espace urbain et favoriser le lien social. Au programme : expositions, performances artistiques, concerts et street-food.


Un lieu à s’approprier

Sous les guirlandes lumineuses suspendues aux murs en friche, on se rencontre, on bavarde, on rit, une pinte de bière à la main. Des drôles de tables en forme de girafe, peinturlurées en rouge, vert et jaune, rappellent l’ambiance des carnavals d’antan. Derrière la scène installée pour les concerts, le visiteur déambule dans un hangar, au milieu des œuvres exposées. Une expérience immersive. « Nous avons voulu créer un lieu de vie éphémère, sur le thème de la ville, où le visiteur s’approprie l’espace comme il l’entend, évoque Anaïs, étudiante en Master 1 « Entreprises et Institutions » au CELSA et co-responsable de l’événement (RE)FAIRE LE MUR. Propice à la dérive, la scénographie du lieu favorise les interactions sociales. « Le projet propose un cadre alternatif et insolite, poursuit Anaïs. Ici, règne l’imprévu. Par exemple, les tabourets ne sont jamais disposés de la même façon, ce qui recrée en permanence le lien social. » Dans ce lieu intimiste, on se sent hors du temps, hors de la ville. A travers des animations artistiques, le visiteur s’interroge sur l’espace urbain, le quotidien qu’on oublie trop souvent.

(Re)penser l’espace urbain

Une exposition collective, des concerts, des happenings, des expériences sonores… et un thème. Telles sont les animations artistiques mises en place par les sept étudiants du CELSA, après un an de préparation. « Le thème de la ville est venu assez naturellement, relate Thibault étudiant en Master 1 « Le Magistère » et second responsable du projet. A travers l’art, il s’agit de mettre en avant la banalité du quotidien et de questionner les interactions sociales dans l’espace urbain », explique-t-il. Différents regards et différents projets convergent alors. « Nous avons lancé un appel à projets pour permettre à des jeunes artistes de participer », ajoute Thibault.

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Exposition « (Re)faire le mur » – © LB

Alexis Maçon-Dauxerre, un jeune photographe, présente sa série « Solitudes urbaines ». Son intention artistique ? Capturer la poésie des espaces urbains silencieux, caractérisés par l’absence et la présence des personnages. En face, des milliers de fils de laine colorés s’entrelacent autour d’une sculpture rectangulaire. Caroline Rambaud, étudiante en arts plastiques, explique son œuvre collective : « Sur le modèle de l’arbre à prières tibétain, chacun noue un bout de tissu sur la sculpture, qui représente un immeuble HLM. Le but est d’impliquer les visiteurs et de faire réfléchir : indifférents, on passe à côté des logements sociaux sans les voir et le lien social disparaît peu à peu. »

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Oeuvre collective de Caroline Rambaud – © LB

Bien d’autres projets se côtoient dans ce lieu éphémère, comme des paysages sonores, véritable immersion auditive au cœur des villes de France et du bout du monde.

Portée associative

Bières, verres de vin et menus street-food à des prix solidaires… Les profits de l’événement seront entièrement reversés à l’association Spérentza, partenaire du projet (RE)FAIRE LE MUR. Engagée dans la vie associative locale d’Ivry-sur-Seine, l’association intervient auprès des communautés roumaines de la ville à travers de nombreuses activités : redistribution de produits alimentaires invendus, collecte de vêtements et de jouets pour enfants et accompagnement dans les démarches administratives.

Aussi, toutes les œuvres exposées ont été vendues et la somme a été reversée à Spérentza. « Les gens tiraient au sort le nom d’un artiste et choisissaient une oeuvre parmi celles exposées, explique Anaïs. On aimait bien l’idée que les gens puissent repartir avec un bout de l’exposition », sourit-elle. Une belle initiative de la part des étudiants du CELSA, et une expérience formatrice dans l’organisation d’un projet culturel.

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L’équipe de Hors Les Murs 2018

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La Haute École, tremplin des jeunes artistes #1

Musique, Reportages

« Éragny-sur-Oise, pépinière des musiques urbaines » #1

Collectif éragnien fondé en 2015 et composé de sept membres, la Haute École aide les jeunes artistes à construire leur projet.


Des néons bleus dans une salle obscure, une table de mixage et un piano synthétique réunissent la bande d’amis passionnés de rap, au Studio Neptune à Éragny. La voix grave du rappeur Ebenezer (alias Gama Boonta) résonne dans les enceintes. Le co-fondateur du collectif, Bass (24 ans), se souvient de ses débuts : « Je passais mes journées à enregistrer mes textes de rap chez Jérôme, DJ de notre collectif. C’est ce qui nous a donné l’envie de créer la Haute École pour développer nos projets artistiques ».

Un collectif passionné

Des rappeurs, des producteurs, des DJs, des vidéastes ou encore des graphistes. Voilà la force de la Haute École, composée des co-fondateurs Bass et Yanis, ainsi que d’Ebenezer, Jérôme, Antoine, Julien et Marvin. « Nos compétences artistiques diverses nous ont réunis pour créer le collectif et produire du contenu comme des clips ou de la musique », évoque Jérôme (alias Jigiggs, DJ). Chaque membre est libre d’entreprendre son projet, et bénéficie du soutien de la Haute École. Par exemple, Antoine, graphiste, a réalisé la pochette de l’EP « Nénuphar City » d’Ebenezer. A la fin des concerts de Yanis (alias Moneywood, producteur et DJ), Julien (vidéaste), réalise la vidéo de sa prestation sur scène. « Chacun apporte sa patte au projet de l’autre » explique Jérôme.

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© PolHermann Poupard

Soutenir des projets

Servir de tremplin aux jeunes qui se lancent dans une carrière artistique. Telle est l’ambition de la Haute École. Depuis quatre mois, le collectif est devenu une société qui gère la carrière de jeunes artistes, comme les groupes de rap GLGV ou 8scuela, ou encore les mannequins Junior et Makeda. « Nous avons travaillé sur la direction artistique du clip ’’Comment Te Dire Adieu’’ de GLGV » confie Bass. « On s’occupe également de trouver des shootings pour les modèles » ajoute-t-il. Ainsi, la Haute École élargit ses actions dans différents domaines artistiques.

Bass insiste sur l’aspect exigeant de la Haute École : « Notre indépendance nous permet de sélectionner les artistes les plus originaux possibles. La Haute École est un appel à la liberté artistique et nous cherchons des jeunes qui ont envie de tout donner pour leur carrière », s’enthousiasme-t-il.

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Bass, Ebenezer, Jérôme, Antoine et Julien, membres de la Haute Ecole – © PolHermann Poupard

Organisation d’événements

En plus du management des artistes, la Haute École organise des événements musicaux. En 2017, dans le cadre de l’inauguration de l’Espace Initiatives Jeunes qui accompagne les jeunes Éragniens dans leurs projets, la Haute École a bénéficié d’une résidence artistique à la Maison de la Challe pendant une semaine. « Ça nous a donné une véritable impulsion » confie Bass. Jérôme ajoute : « On a pu créer un concert de A à Z en apprenant à se servir du matériel technique ou gérer les transitions entre les morceaux ». A l’issue de cette semaine, les membres de Haute École se sont produits en concert dans la salle Victor Jara à Éragny-sur-Oise. Depuis, la Haute École enchaîne l’organisation de soirées musicales à Paris : la « Haute École Sundays » en août 2017 au Concorde Atlantique et le « HE CLUB » au Petit Bain en octobre dernier.

A partir du mois d’octobre, la Haute École prévoit d’organiser un événement mensuel. Un véritable bouillonnement culturel.

Laura Barbaray


 

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Le Studio Neptune, situé au 5, impasse des chasses marées à Eragny-sur-Oise, a ouvert ses portes le 2 juin 2018. Les gérants, Gabriel et Mathias, proposent des sessions d’enregistrements, du mixage, de la production, ou encore de la réalisation de clip. « Nous gérons l’ensemble des projets des artistes musicaux » évoque Gabriel.
Renseignements au 06 26 84 74 72 ou studio.neptune95@gmail.com

 

Prochain épisode #2 : Gama Boonta →

Article à retrouver dans la Gazette du Val d’Oise (n°2214, paru le mercredi 15 août 2018).

Se reconstruire en recyclant

Reportages

De la vaisselle en cristal qui orne la vitrine, des bibelots anciens sur les étagères, des bacs de vêtements entassés les uns sur les autres. Et des femmes et des hommes, jeunes et moins jeunes, en tablier rouge trient les articles, accueillent et guident les clients à travers l’immense caverne à chiner. Ma Ressourcerie, boutique associative et solidaire de recyclage d’objets dans le 13ème arrondissement à Paris, emploie six salariés en réinsertion professionnelle. Des bénévoles et des stagiaires s’engagent aussi à leurs côtés. Une seconde vie données aux objets oubliés mais aussi aux employés, qui connaissent des difficultés à trouver du travail.


« Aider les autres à sortir de la mouise »

« Il faut insérer la bobine dans l’autre sens, sinon le papier ne sort pas de la machine à carte bancaire » indique Sophie Chollet, la directrice de Ma Ressourcerie, à Fouwzia, employée depuis un mois. Quand on pénètre à l’intérieur de la boutique, l’odeur des livres vieillis, des vêtements usés, rappelle les magasins d’antiquaires d’autrefois. Sophie apprend à Fouwzia à encaisser les articles. Depuis son arrivée il y a deux ans, Sophie accompagne chacun des salariés. « J’étais directrice de communication aux affaires de la scolarité pour la Ville de Paris, mais j’en ai eu assez de la politique. Je voulais être sur le terrain » raconte-t-elle. Partager les connaissances, sensibiliser au gaspillage, redonner de l’espoir à ceux qui l’ont perdu. Telle est l’ambition de Sophie. « C’est une véritable entreprise de réinsertion. Les salariés sont formés à tous les postes et apprennent vite. J’ai envie d’aider les autres à sortir de la mouise ». Victimes d’un licenciement ou bien en proie à une addiction comme l’alcool, des anciens salariés de Ma Ressourcerie sont retournés sur le marché du travail. C’est le cas d’Abdelah, 30 ans, désormais en CDI à Roissy en tant qu’agent de piste. « Il avait perdu tous ses repères, sociaux et familiaux. On ne se sent jamais inutile », dit-elle humblement.

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© Ma Ressourcerie

Coup de pouce financier

Au sous-sol, sur un air des Ramones, Marco, 30 ans, trie toute sorte de bibelots dans les bacs, issus de dons. Marco est en contrat aidé depuis deux ans. « J’ai résidé pendant plusieurs années en Normandie à Cherbourg. Seulement, dans le secteur de l’industrie, il n’y a pas de travail », explique-t-il. Alors, à la naissance de son premier enfant, il rejoint Paris pour trouver un emploi. « J’avais besoin de gagner de l’argent. J’aime chiner, le bazar et les brocantes. Et Ma Ressourcerie m’a permis de comprendre qu’une économie collaborative et responsable était possible ». Trouver la pépite rare quand on ouvre un carton. Marco en est devenu l’expert. « Maintenant, j’ai un logement social avec ma femme et mon petit garçon, c’est une autre vie », sourit-il. Il espère obtenir un CDI au terme de son contrat.

A l’étage, Christian, les cheveux grisonnants, trie les livres. Il est en contrat aidé depuis deux mois à Ma Ressourcerie. A 50 ans, il est musicien professionnel et a longtemps travaillé pour des maisons de disques. Mais avec l’arrivée du streaming, il s’est « cassé la gueule ». « Je faisais partie de ceux qui gagnaient entre 5000 et 8000 par mois. Mais aujourd’hui, je ne vis plus de ma musique ». Il ne perçoit plus les droits d’auteur des musiques qu’il a composé pour des publicités. A ce jour, Christian a retrouvé une situation financière stable.

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© Ma Ressourcerie

Retrouver un lien social

Des rires, de la bonne humeur et du contact humain au milieu du bazar de Ma Ressourcerie. « Je suis contente d’aller au travail » sourit Soso, derrière ses lunettes. Vendeuse dans la boutique depuis six mois, elle était en recherche d’emploi dans le secteur de l’audiovisuel. « Il n’y a plus d’emploi pour une femme de 51 ans dans l’audiovisuel. C’est un domaine qui évolue trop vite » évoque-t-elle. A Ma Ressourcerie, Soso se sent apaisée. « Tout le monde s’apprécie, on est utile, on n’est pas qu’un numéro de CAF » dit-elle avec conviction. En tissant des liens affectifs avec ses collègues et les clients, Soso reprend confiance en elle.

Marco, lui, a appris à travailler en équipe. « J’ai toujours exercé des métiers très solitaires, comme graveur sur pierre par exemple. Aujourd’hui, j’ai trouvé ma place et j’aime quand ça bouge », sourit-il. Et il n’a pas envie de partir de sitôt.

Au sein d’un cadre chaleureux, les salariés en réinsertion professionnelle retrouvent une légitimité dans leur travail. Recycler les objets pour se recycler soi-même. Tel pourrait être le proverbe de Ma Ressourcerie.

Laura Barbaray

Riders

Reportages

Les roues qui rebondissent sur le bitume, des planches de bois qui virevoltent et des corps qui ondulent librement dans la chaleur douce d’un soir printanier. Sur les bords de la Seine, on s’arrête. Des jeunes, filles et garçons, semblent aussi légers qu’une petite bulle de savon. Comme suspendus dans l’air, ils dansent sur les planches colorées, enchaînent inlassablement les figures, emportés par une cadence enjouée. Une sensation d’osmose, hors du temps.

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Les Berges – © Laura Barbaray


Réunis au sein du collectif DockSession, les longboarders parisiens laissent libre cours à leur talent chaque dimanche sur les Berges de la Rive Gauche, en face du Musée d’Orsay. Initié en 2014 par Lotfi Lamaali, virtuose du longboard dancing et ambassadeur de marque (Loaded board), DockSession est un rassemblement hebdomadaire qui vise à promouvoir la discipline et créer un lien entre les différentes communautés de longboard à travers le monde. A Paris, l’association compte près de 200 passionnés. Une pratique qui allie danse et glisse.

« Nous, on fait pas mal de freestyle ». Trois jeunes longboard-danceuses, habituées des quais, évoquent leur sport favori. « On laisse flotter notre corps sur la planche, l’esthétique des mouvements s’acquiert peu à peu », explique Ophélie, sa longboard aux motifs tribaux dans les mains. Sur le terrain, les trois amies glissent naturellement, de façon harmonieuse et rythmée. Le longboard dancing attire aussi bien les filles que les garçons. Une mixité appréciée dans le monde du skate et de la culture urbaine.

 

 

Avec un peu d’élan et les écouteurs branchés sur une musique chill, les riders tournoient sur eux-mêmes avec souplesse. « Avant, j’étais trop raide sur la planche. Mais en un an de pratique, j’ai pris de l’aisance » remarque Marvin. Ses petits pas de danse habiles sur la planche lui donnent une sensation de liberté et d’apesanteur. Comme une fusion entre le danseur et sa matière première.

Devant le hangar métallique et tagué, Charles-Adrien lance sa longboard et la fait tourner entre ses pieds. C’est aussi lui qui fabrique les longues planches de bois, chacune personnalisée. Il a créé sa propre marque, Majutsu, imprégnée de culture japonaise. « J’ai aussi réalisé des collaborations avec des street-artists, dont Noty Aroz à l’occasion d’une exposition en 2016. J’ai dessiné le Murciélago – la divinité issue de Batman et de la Santa Muerte mexicaine – sur une longboard », se souvient-il.

 

 

Le bois de la planche racle le sol bétonné. « C’est la figure de l’ange », confie Marvin. Lotfi, le sourire aux lèvres, maîtrise sa longboard parfaitement. Sur place, il multiplie les pirouettes. Avec ses mains, il rattrape sa planche au vol. C’est ce qu’on appelle un aerograb dans le vocabulaire des riders. « On est là tous les dimanches » explique Lotfi. « La Docksession est un rendez-vous libre et spontané. Chacun ride comme il l’entend. Les plus expérimentés donnent des conseils aux novices et tout le monde passe un bon moment » s’enthousiasme-t-il. La seule consigne : une ambiance conviviale. Pour cela, des jam musicaux accompagnent régulièrement les sessions de longboard.

 

 

La DockSession a aussi sa mascotte. Saucisse le Jack Russell, sous le regard attendri des passants, monte volontiers sur une planche… et s’agrippe fermement au mollet de sa maîtresse.

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Saucisse – © Laura Barbaray

La communauté de longboarders évolue dans un climat apaisé, accueillant et chaleureux. Fédérés autour d’une discipline et d’un lieu, les riders partagent des expériences, tissent des liens et donnent une véritable impulsion à la création artistique.

Laura Barbaray

Cultiver la terre pour rassembler

Reportages

« Là, près du thym, on a planté de l’oseille. C’est une herbe aromatique qui peut se manger crue. » Le goût acidulé de l’oseille rappelle celui de la pomme verte. Sous une pluie fine, l’odeur de la terre mouillée se mêle à celle du persil restée sur les mains. Les chaussures terreuses et le sourire aux lèvres, Marie traverse le potager, se penche pour cueillir quelques brins d’herbe à curry, désigne du doigt chaque fruit et légume cultivé.


Une terre partagée

Dans le quartier de Marcouville à Pontoise, au milieu des hauts immeubles blancs délavés, se trouve une terre bien gardée. En 2016, Marie, 43 ans et aide soignante à l’hôpital René Dubos, décide de reprendre le jardin pour en faire un potager. « Le jardin a été laissé en jachère pendant près de deux ans. Nous avons bataillé pour obtenir la confiance de la mairie ». Depuis deux années, Marie et sa petite équipe travaillent ensemble sur le potager de 800m². Un seul mot d’ordre : le partage. « Nous sommes neuf familles. L’idée du potager partagé est la répartition des tâches et la distribution équitable des récoltes » explique Marie. « Chacun apporte ses idées, ses envies et ses semences. Ensuite, on se concerte pour décider sur quelle parcelle de terre nous travaillerons » poursuit-elle. « On vient quand on veut et quand on peut » sourit Dominique, qui dénoue le voile blanc du petit pommier, encore nu. Dominique, retraitée et doyenne du potager, est jardinière depuis toujours. Youssef, jeune peintre en bâtiment de 30 ans, connaît bien le travail de la terre. « C’était le métier de mon père, au Maroc » dit-il. Tous deux guident les novices sur le potager.

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© Laura Barbaray

Apprendre de l’autre

« J’avais envie de mettre les mains dans la terre ». Pour Marie, c’est une toute première expérience. « Je n’avais jamais vu une fleur de pomme de terre, ni pousser des aubergines » confie-t-elle. Son envie d’apprendre et de transmettre ne faiblit pas. « Je souhaite que les enfants de Marcouville puissent découvrir les légumes et les fruits récoltés du jardin. Qu’ils voient les denrées pousser de la graine jusqu’à la maturation. Qu’ils sachent ce qu’ils mangent ». Zeineb, tout juste adhérente au potager, désire apprendre à sa fille le travail de la terre, « récolter du persil, du fenouil comme au bled ».

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© Laura Barbaray

Cet été, la cueillette a été fructueuse. Des tomates cœur de bœuf, jaunes ou allongées, des pommes de terre, des poivrons, des aubergines… Assez pour les voisins. Chaque récolte est riche en surprises. « On a tous des façons de planter différentes » explique Marie. « En Europe, on plante les salades espacées les unes des autres. Youssef les a plantées plus serrées : elles ont poussé en hauteur ! » Grâce à Dominique, Marie a découvert le goût de noisette des potimarrons. Et Youssef la saveur des épinards à la française.

Des projets collectifs

Le quartier de Marcouville bénéficie de financements spéciaux de la mairie qui permettent aux participants de monter des projets, comme celui des quatre arbres fruitiers. « L’année dernière, on a planté un pommier, un prunier, un poirier et un figuier » s’enthousiasment les participants. Encore jeunes et maigrelets, tout le monde a hâte de les voir grandir. Des buttes de permaculture devraient aussi voir le jour, afin d’utiliser moins d’eau.

 

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© Laura Barbaray

Aider les jeunes du quartier. C’est l’un des projets phares du potager. Avec les éducateurs de l’association Sauvegarde 95, les jeunes ont pu s’initier au jardinage. « Cet été, les ados ont retourné la terre, replanté les framboisiers et construit des étagères », explique Marie. « Ils sont rémunérés, mais l’argent est destiné à financer un projet comme le permis de conduire ou un séjour à l’étranger ». Pour permettre aux aînés de ne pas se faire mal au dos lors de la récolte, les jeunes aménageront l’été prochain des bacs à fraisiers en hauteur.

Une terre fédératrice des différentes générations du quartier, où se côtoient les valeurs du partage et du vivre-ensemble.

Laura Barbaray

En ligne sur la Gazette du Val d’Oise

 

Chantiers

Reportages

Partout, ces femmes et ces hommes sont là. Ils sont parfois tellement proches qu’on ne les voit pas. Camouflés sous des taches de peintures ou encore hissés au sommet d’un échafaudage. Ils existent. Partout, des frontières humaines et sociales se dessinent. S’érige alors un monde séparé, divisé. Ces frontières, j’ai décidé de les gommer. Ou du moins de les relier entre elles. Ce récit entend redonner de la mémoire au métier d’ouvrier. De la matière, de la profondeur, comme à son image. A tous ces artisans qui ont consacré leur vie entière à bâtir notre monde. A Kevin et Antoine qui m’ont accueillie en terre hostile. Et à mon père que j’admire, qui m’a éduquée, nourrie, transmis sa soif de perfection et donné tant d’amour durant vingt ans.

 


Un matin de décembre, à l’approche de Noël, dans le petit village de Butry-sur-Oise tout près de la ville adorée de Van Gogh. Il fait nuit noire. Une légère bruine se pose délicatement sur nos visages. D’un pas encore engourdi, nous avançons dans la brume des premières heures. Là, un grand portail couleur de rouille veille sur une imposante maison de pierre. A travers les grilles aux motifs rococo, j’aperçois le chantier. Dans une faible lumière, un voile blanc et vaporeux semble suspendu à des barres métalliques. « C’est ici », me souffle papa. Nous franchissons le portail. Au même moment, une dame d’un certain âge apparaît sur le seuil de la maison, devant une porte vermeil. C’est la cliente. « Bonjour Madame », lance papa. Son regard perplexe me laisse penser qu’elle ne s’attendait pas à ma venue. Je lui explique que je souhaiterais réaliser un reportage photo sur le métier d’ouvrier. Un sourire bienveillant se dessine sur ses lèvres. Elle semble touchée et convaincue. A l’occasion de la veille des congés de Noël, elle apporte trois tasses de café bien chaud et du quatre-quart pour les artisans. Papa est ravi. « Des attentions comme celle-là, j’en reçois pas souvent » me confie-t-il.

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Dans la cour d’entrée, j’observe de plus près les immenses structures métalliques aux formes géométriques qui longent la façade de la maison à trois étages. Tout semble tenir sur un fil, comme flottant dans les airs. Le voile blanc me donne une impression d’intimité, de mystère. Comme si un secret devait être gardé, ici, au cœur de cette carcasse de fer.

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© Laura Barbaray

Papa se dirige vers un petit local, à droite de la maison. Un lieu exigu, mais chauffé. S’empilent les pots de peinture, les pinceaux, les brosses, les chiffons, les tréteaux. Difficile de faire un pas sans renverser du matériel. La poussière vole. L’odeur de la peinture laisse un goût amer au fond de la gorge. C’est ici que papa troque ses vêtements de ville contre son « blanc » selon son jargon. C’est ici qu’il déjeune, au milieu de ce chaos âpre et rude. Le voilà changé. Un pull noir et rêche, un pantalon blanc parsemé de taches de couleur sombres et claires à la fois.

Deux autres ouvriers, Kevin et Antoine, sont arrivés peu de temps après nous. Ils sont jeunes, et acceptent volontiers d’être pris en photo. Kevin a 26 ans. Il obtiendra bientôt une qualification supérieure. Antoine, lui, a 19 ans. Il prolonge son apprentissage en espérant valider son brevet professionnel.

 

Tous se mettent au travail. La radio est allumée dans le petit atelier. Sur le rythme de Gimme! Gimme! Gimme!, un genou à terre et les gants enfilés, papa prépare la peinture. « J’ai huit volets à repeindre ce matin » me dit-il. Comme une sorte de potion magique, il mélange avec promptitude sa matière première. La texture épaisse doit être plus onctueuse, plus moelleuse. Là, trouver la teneur parfaite. Avec souplesse et rapidité, il peint de façon mécanique le volet en bois posé sur les tréteaux. « Ce n’est pas ce qu’il y a de plus compliqué à peindre, les volets. Monter, descendre des échafaudages toute la journée, ça c’est fatiguant. A déplacer des meubles lourds, à enduire et repeindre des grandes surfaces, on prend des mauvaises positions. Mon dos est foutu depuis toutes ces années ».

 

Dehors, j’entends le raclement rugueux de la lisseuse sur le mur de façade. Kevin enduit le mur avec l’aide d’Antoine. En même temps, il apprend. Papa lance sur un ton blagueur : « Alors, ça y est, il a le coup ? » Kevin renchérit en plaisantant : « Ah, ça j’sais pas, mais en tout cas il a le coup du téléphone, c’est sûr ! ». Debout, les mains glacées mais d’un geste vif, Kevin et Antoine revêtent le mur d’une pâte épaisse et grise. Sous la bruine délicate, les mains s’abîment, les bras se contractent, le dos se raidit. L’air froid pique les yeux et fait renifler. A travers la fumée des cigarettes, au milieu des cendres pâles, on distingue toujours, oui toujours, le visage souriant et parfois rieur des trois artisans du monde.

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© Laura Barbaray


Ce projet a été réalisé dans le cadre de mes cours de photographie, à la Sorbonne. La consigne : suivre quelqu’un dans son quotidien, raconter une histoire et réaliser une série de 10 images. Me voici donc en immersion sur un chantier, adoptant une démarche de photo-reportage et accompagnée de mon père, Kevin et Antoine. J’ai alors voulu prolonger le projet : redonner de la mémoire, de la poésie au métier d’ouvrier. Un récit vient s’ajouter aux images. Les chantiers : un sujet que j’aimerais approfondir davantage.

L’intégralité des images dédiées au cours de photo ne figure pas sur le blog.

Laura Barbaray