Oji, peintre-poète

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L’odeur du café se mêle à celle des tables en bois vieilli. Face au comptoir, le portrait de Schultz, célèbre musicien de Montreuil, garde un œil sur le bistrot du quartier Le Traquenard« Les plumes qui se détachent symbolisent son âme qui monte au ciel », confie Oji, l’auteur de la peinture. Au fond de la salle, des livres anciens jonchent les marches de l’escalier qui nous mènent à l’étage. Les murs, couverts de dessins à la peinture, témoignent de la présence de quelque esprit créatif. « C’est ici, à l’étage du Traquenard, qu’ont lieu les ateliers de modèles vivants, chaque mardi », révèle l’artiste montreuillois, attaché à ce lieu. Oji a construit son univers artistique entre les ateliers et les murs des villes du monde entier. Chaleureusement, il m’accueille dans son petit espace de travail, où des grandes toiles à la couleur de la mer couvrent les murs blancs.

Schultz par Oji – Le Traquenard

« C’est le dessin qui m’a sauvé »

Des jours et des jours à griffonner des pages blanches. C’est d’abord par le dessin qu’Oji exprime une sensibilité artistique. Alité pendant plusieurs semaines, le jeune homme commence à dessiner frénétiquement. « J’avais 24 ans. C’est le dessin qui m’a sauvé », se souvient-il. L’art devient alors une échappatoire à l’ennui. Une fois rétabli, Oji fréquente les ateliers de dessin pour perfectionner sa technique.

A cette époque, l’artiste n’a jamais exploré les murs de la ville pour peindre. « T’as déjà graffé sur les murs ? » La voix de la jeune serveuse d’un café parisien résonne encore en lui. Pour la première fois, il découvre la rue comme terrain d’expression artistique, avec la jeune femme. « C’était devenu une réelle boulimie, évoque Oji. Tous les jours, j’aillais peindre sur des murs en friche, essentiellement des portraits. »Dans la rue, Oji apprend le travail des couleurs et de la matière, et trouve même son nom d’artiste. « Original » en anglais argotique, « aujourd’hui » en italien, « le prince » en japonais… « Oji » possède une signification dans de nombreuses langues.

« Je ne signais jamais mes œuvres sur les murs. Un jour, un ami me l’a fait remarquer. Le nom « Oji » est venu naturellement, et contient les lettres de mon nom et prénom. »

Norah Jones, Brooklyn, Oji – 2015

Une poésie du quotidien

S’approcher de la réalité pour prélever la beauté du quotidien. Telle est l’intention artistique d’Oji, inspirée des œuvres du peintre anglais Edward Hopper« Ce qui me touche, c’est le silence des toiles d’Hopper, explique-t-il en feuilletant un livre épais à l’honneur du peintre. C’est comme si le temps s’arrêtait, on se focalise sur les personnages et les formes géométriques. »

Edward Hopper

Dans son petit salon qui lui sert d’atelier, Oji travaille sur une série de grandes toiles d’un bleu immaculé, pour une exposition à Street Art City (Auvergne) en avril prochain. La composition travaillée par des zones de vide met en scène des histoires singulières de personnages solitaires. George Perec, à propos de son ouvrage L’infra-ordinaire, disait :

« Il y a une sorte d’anesthésie par le quotidien : on ne fait plus attention à ce qui nous entoure, à ce qui se refait tous les jours, seulement à ce qui déchire le quotidien. »

A sa manière, Oji interroge notre quotidien, ce qu’on ne voit plus : les oiseaux et la végétation tiennent une place importante dans son œuvre. Serait-ce pour lui un moyen de renouveler l’espace urbain ? « Ce sont des motifs peu exploités par les artistes. Peindre des pigeons redonne de la valeur à l’animal, tout en livrant un message poétique dans la rue », suggère-t-il. Tel un peintre-poète, Oji sublime les murs, dépeins la métaphore de la liberté et de sa propre subjectivité à travers les oiseaux.

Pigeon, Oji – © Claude Degoutte

La main comme langage symbolique

Après de nombreux voyages aux États-Unis, au Mexique, au Guatemala ou encore en Italie où il réalise principalement des portraits de personnalités dans les rues, Oji s’empare du thème de la main. Dans son ouvrage Le Geste et la Parole (1967), l’anthropologue André Leroi-Gourhan évoquait le geste de la main comme le passage de la nature à la culture par la fabrication d’outils. L’outil, prolongement de la main, accompagne la libération du langage et de la mémoire de l’Homme. Le pinceau de l’artiste serait-il la continuité de son corps tout en lui permettant d’accéder à un langage symbolique ? Signe du geste créateur, du pouvoir ou encore de la sensualité, la main fascine Oji. Ses œuvres, telles que « Recordeal » (New York) ou « Lovin’ hands » (Paris), semblent cristalliser un langage propre à la main :

« Les mains révèlent l’identité d’une personne. Que ce soit des mains d’ouvriers ou des mains d’avocats, chacune exprime des manières d’être. »

« Lovin’ Hands » – © Oji

Proche de l’humain

En collaboration avec d’autres artistes, Oji aime se sentir proche des gens. En juillet 2018, il répond à une sollicitation d’Action Logement avec le jeune artiste Kelkin pour décorer quarante jardinières dans le quartier de l’Ocil à Pontault-Combault. « On a reproduit seize regards des habitants, avec le motif du labyrinthe de Kelkin, explique-t-il. Le but était d’inclure tous les habitants dans le projets : des enfants de six ans aux grands-mères de soixante ans. » En février 2019, Oji réalise une fresque monumentale près d’un arrêt de bus à Montreuil, d’après les photographies de visages de migrants réalisées par Linstable.

Aussi, dans une ambiance conviviale, l’artiste urbain organise chaque mardi soir les ateliers « modèle au premier étage », au bistrot montreuillois Le Traquenard. « Un modèle nu pose devant des dessinateurs. L’idée est d’améliorer notre technique de dessin ainsi que la connaissance de l’anatomie, et cela dans lieu chaleureux », évoque-t-il.

En attendant, l’année 2019 s’annonce riche en projets pour Oji. D’avril à novembre, il exposera à Street Art City treize toiles dans un long couloir qui rappellent « l’esprit d’une bande-dessinée. »


Infos sur les ateliers « modèle au premier étage » :

Bar Le Traquenard

52, rue Robespierre 93100 Montreuil

Tous les mardis soirs, ouvert à tous

Rémunération 7 euros par modèle

Suivre Oji :

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Article à retrouver sur Urban Art Paris.

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Kelkin, entre onirisme et dédale urbain

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Le street-artist originaire de Cergy, Kelkin (24 ans) étudie à l’école des Beaux Arts, à Angers. Depuis plusieurs années, il explore des souterrains, ornés de graffitis, pour y peindre son motif fétiche : le labyrinthe.


Sanctuaire

« Des nuits et des nuits passées à peindre sur des rangées de murs calcaires, dans l’obscurité la plus totale. » Le street-artist Kelkin se rappelle le temps où il se faisait la main dans des carrières souterraines, vestiges de la Seconde Guerre mondiale. L’atmosphère froidement troublante des grottes, aux allures primitives, ne lui fait plus peur. Lampe frontale fixée sur la tête et bombe de peinture à la main, Kelkin graffe sur la roche colossale, avec exaltation. « C’est devenu mon sanctuaire », sourit-il. Sa voix résonne dans l’immense labyrinthe souterrain. Le caractère sacré et onirique du lieu transmet une énergie positive au street-artist. « Quand je rentre en région parisienne, j’improvise parfois des sessions, avec des amis. Peindre dans les souterrains permet un retour à soi et à l’instinct primaire », explique Kelkin.

Symbole du rêve

Des tracés sinueux, des symboles antiques, du noir et du blanc. Voici l’univers artistique de l’artisan-peintre Kelkin. « Je passais du temps à dessiner dans ma chambre, évoque-t-il. Un jour, je me suis aperçu que des lignes tortueuses et abstraites apparaissaient sous mon feutre noir, comme un labyrinthe. » Son intention artistique ? S’approprier ce mythe, aux origines préhistoriques, et explorer un monde intérieur. « Pour moi, le labyrinthe est une figuration de l’Homme, explique-t-il. Tout au long de notre vie, on est confronté à des labyrinthes, comme la ville, véritable dédale urbain. »

Chargée en symboles, l’œuvre de Kelkin évoque le rêve et l’inconscient. « À travers mes peintures, je demande à chacun quel est son rêve, précise le jeune homme. Le public a le pouvoir d’actualiser l’œuvre et de donner un sens aux symboles qui s’y trouvent », s’enthousiasme-t-il. Le street-artist s’inspire des cultures étrangères, en intégrant des symboles Adinkra, berbères ou encore asiatiques. Une œuvre universelle qui fait cheminer le public dans son propre labyrinthe intérieur.

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« La Bateleur », par Kelkin, collection « Miroirs de Lames » 2018 – © Kelkin

« Faire vivre mon art »

« Je souhaitais être sur le terrain et faire des choses avec mes mains », résume Kelkin. Après avoir entamé une licence en Arts Plastiques à la Sorbonne en 2013, le jeune homme s’oriente vers une formation de peintre-décorateur, l’année suivante. Il fait ses preuves au sein de l’entreprise de décoration MVDECOR, où il apprend les techniques de base de la peinture. Aujourd’hui étudiant aux Beaux Arts à Angers, Kelkin perfectionne son savoir-faire. « Je suis en perpétuelle recherche artistique pour faire vivre ma passion », suggère le jeune artiste.

Le street-artist ne peint pas seulement dans les souterrains ténébreux. Lors du projet Street Art City, un lieu unique dans l’Allier (Auvergne) qui accueille les artistes du monde entier, Kelkin réalise ses œuvres les plus conséquentes. En résidence pendant cinq jours en juin 2017, il rénove une façade en friche et réhabilite la chambre 020 de l’Hôtel 128. « J’ai aussi présenté ma plus grosse exposition solo, ‘Miroirs de Lames’, à Street Art City », évoque-t-il, les yeux scintillants. Le lieu est ouvert au public jusqu’au 4 novembre 2018.

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La façade rénovée par Kelkin – © Street Art City


En attendant, Kelkin exposera au Muséum de Toulouse, le 16 octobre, dans le cadre de la semaine de l’étudiant. Une soirée-exposition organisée par l’association culturelle Aparté.

Découvrez le blog de Kelkin : https://kelkin.org/

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