Chantiers

Reportages

Partout, ces femmes et ces hommes sont là. Ils sont parfois tellement proches qu’on ne les voit pas. Camouflés sous des taches de peintures ou encore hissés au sommet d’un échafaudage. Ils existent. Partout, des frontières humaines et sociales se dessinent. S’érige alors un monde séparé, divisé. Ces frontières, j’ai décidé de les gommer. Ou du moins de les relier entre elles. Ce récit entend redonner de la mémoire au métier d’ouvrier. De la matière, de la profondeur, comme à son image. A tous ces artisans qui ont consacré leur vie entière à bâtir notre monde. A Kevin et Antoine qui m’ont accueillie en terre hostile. Et à mon père que j’admire, qui m’a éduquée, nourrie, transmis sa soif de perfection et donné tant d’amour durant vingt ans.

 


Un matin de décembre, à l’approche de Noël, dans le petit village de Butry-sur-Oise tout près de la ville adorée de Van Gogh. Il fait nuit noire. Une légère bruine se pose délicatement sur nos visages. D’un pas encore engourdi, nous avançons dans la brume des premières heures. Là, un grand portail couleur de rouille veille sur une imposante maison de pierre. A travers les grilles aux motifs rococo, j’aperçois le chantier. Dans une faible lumière, un voile blanc et vaporeux semble suspendu à des barres métalliques. « C’est ici », me souffle papa. Nous franchissons le portail. Au même moment, une dame d’un certain âge apparaît sur le seuil de la maison, devant une porte vermeil. C’est la cliente. « Bonjour Madame », lance papa. Son regard perplexe me laisse penser qu’elle ne s’attendait pas à ma venue. Je lui explique que je souhaiterais réaliser un reportage photo sur le métier d’ouvrier. Un sourire bienveillant se dessine sur ses lèvres. Elle semble touchée et convaincue. A l’occasion de la veille des congés de Noël, elle apporte trois tasses de café bien chaud et du quatre-quart pour les artisans. Papa est ravi. « Des attentions comme celle-là, j’en reçois pas souvent » me confie-t-il.

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© Laura Barbaray

Dans la cour d’entrée, j’observe de plus près les immenses structures métalliques aux formes géométriques qui longent la façade de la maison à trois étages. Tout semble tenir sur un fil, comme flottant dans les airs. Le voile blanc me donne une impression d’intimité, de mystère. Comme si un secret devait être gardé, ici, au cœur de cette carcasse de fer.

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© Laura Barbaray

Papa se dirige vers un petit local, à droite de la maison. Un lieu exigu, mais chauffé. S’empilent les pots de peinture, les pinceaux, les brosses, les chiffons, les tréteaux. Difficile de faire un pas sans renverser du matériel. La poussière vole. L’odeur de la peinture laisse un goût amer au fond de la gorge. C’est ici que papa troque ses vêtements de ville contre son « blanc » selon son jargon. C’est ici qu’il déjeune, au milieu de ce chaos âpre et rude. Le voilà changé. Un pull noir et rêche, un pantalon blanc parsemé de taches de couleur sombres et claires à la fois.

Deux autres ouvriers, Kevin et Antoine, sont arrivés peu de temps après nous. Ils sont jeunes, et acceptent volontiers d’être pris en photo. Kevin a 26 ans. Il obtiendra bientôt une qualification supérieure. Antoine, lui, a 19 ans. Il prolonge son apprentissage en espérant valider son brevet professionnel.

 

Tous se mettent au travail. La radio est allumée dans le petit atelier. Sur le rythme de Gimme! Gimme! Gimme!, un genou à terre et les gants enfilés, papa prépare la peinture. « J’ai huit volets à repeindre ce matin » me dit-il. Comme une sorte de potion magique, il mélange avec promptitude sa matière première. La texture épaisse doit être plus onctueuse, plus moelleuse. Là, trouver la teneur parfaite. Avec souplesse et rapidité, il peint de façon mécanique le volet en bois posé sur les tréteaux. « Ce n’est pas ce qu’il y a de plus compliqué à peindre, les volets. Monter, descendre des échafaudages toute la journée, ça c’est fatiguant. A déplacer des meubles lourds, à enduire et repeindre des grandes surfaces, on prend des mauvaises positions. Mon dos est foutu depuis toutes ces années ».

 

Dehors, j’entends le raclement rugueux de la lisseuse sur le mur de façade. Kevin enduit le mur avec l’aide d’Antoine. En même temps, il apprend. Papa lance sur un ton blagueur : « Alors, ça y est, il a le coup ? » Kevin renchérit en plaisantant : « Ah, ça j’sais pas, mais en tout cas il a le coup du téléphone, c’est sûr ! ». Debout, les mains glacées mais d’un geste vif, Kevin et Antoine revêtent le mur d’une pâte épaisse et grise. Sous la bruine délicate, les mains s’abîment, les bras se contractent, le dos se raidit. L’air froid pique les yeux et fait renifler. A travers la fumée des cigarettes, au milieu des cendres pâles, on distingue toujours, oui toujours, le visage souriant et parfois rieur des trois artisans du monde.

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© Laura Barbaray


Ce projet a été réalisé dans le cadre de mes cours de photographie, à la Sorbonne. La consigne : suivre quelqu’un dans son quotidien, raconter une histoire et réaliser une série de 10 images. Me voici donc en immersion sur un chantier, adoptant une démarche de photo-reportage et accompagnée de mon père, Kevin et Antoine. J’ai alors voulu prolonger le projet : redonner de la mémoire, de la poésie au métier d’ouvrier. Un récit vient s’ajouter aux images. Les chantiers : un sujet que j’aimerais approfondir davantage.

L’intégralité des images dédiées au cours de photo ne figure pas sur le blog.

Laura Barbaray

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Lumière sur les invisibles

urban art paris

Le street-artist français JR investit pour la troisième fois le Palais de Tokyo et présente sa fresque monumentale « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil » du 2 au 13 avril 2017.

Conçue avec son ami réalisateur Ladj Ly, la fresque nous met face à plus de 700 portraits des habitants des différents quartiers de Seine-Saint-Denis sur 36 mètres de long et 150m². Lumière sur ces visages.

« Cette fresque dresse une image de Clichy-Montfermeil composée des portraits des différentes générations qui ont vu l’utopie de ce quartier se délabrer, la misère et les tensions sociales s’exacerber […] » JR

Feu sur les clichés médiatiques

JR revient sur les traces de son enfance. C’est à Montfermeil que l’artiste grandit. Déjà, en 2004 dans le contexte des violentes émeutes des banlieues de Clichy-sous-Bois, JR exposait sur les murs des quartiers bourgeois parisiens des portraits grand format en noir et blanc des jeunes de la cité des Bosquets. Son projet intitulé « Portrait d’une génération » déstabilise le passant et interroge la représentation sociale et médiatique du quartier : l’objectif grand angle du 28 mm implique la proximité avec le sujet photographié et ainsi sa distorsion, comme pour mieux caricaturer l’image déformée des habitants que véhiculent les médias. « Portrait d’une génération » témoigne alors d’une situation complexe résultant d’inégalités sociales et incite les passants à s’interroger sur la véritable identité des habitants des cités de Seine-Saint-Denis. Mettre en lumière les oubliés des quartiers populaires, voici les maîtres mots de l’artiste urbain.

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« Portrait d’une génération » JR – Amad, Paris, Bastille 2004

« Un portrait de ceux qui s’efforcent de remettre de la poésie dans le ciment » JR

Des milliers de visages

Immensité, diversité, confrontation. Face à la fresque monumentale de 36 mètres de long, la réalité sociale de Clichy-Montfermeil nous apparaît de plein fouet. A la manière de Diego Rivera (1886-1957), peintre mexicain connu pour ses peintures murales engagées qui représentaient l’histoire de son peuple, JR met en scène la vie quotidienne des habitants de Clichy-Montfermeil. Des ouvriers aux dealers, des pompiers aux commerçants, en passant par les maires le Clichy-Montfermeil, tous sont représentés, sur le même plan, sans hiérarchie sociale. Le grand format permet à l’artiste de redonner une visibilité aux oubliés des cités de Seine-Saint-Denis, de montrer la richesse de la mixité des communes pour ainsi lutter contre les clichés sociaux. La fresque « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil » entend ne pas mettre un visage sur les quartiers, mais des milliers de visages. Ces portraits posent alors la question de la mémoire et des conflits sociaux de Clichy-Montfermeil, depuis les émeutes de 2004. L’artiste JR souhaite, par la force de l’image, ancrer les habitants dans l’Histoire de façon pérenne et dépasser les différences sociales et culturelles.

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Palais de Tokyo, « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil »

« Ce sont des groupes de photos, mais qui ne font pas une photo de groupe » JR

JR renouvelle la technique de la fresque, datant de l’Égypte antique et que l’on retrouve en Italie au moment de la Renaissance, âge d’or de la peinture murale. Le terme « fresque » vient de l’italien « a fresco » qui signifie « dans le frais ». A l’origine, la réalisation d’une fresque s’opère sur un enduit qui n’a pas encore séché et qui permet aux pigments de pénétrer sur le support. Ainsi, les couleurs durent plus longtemps qu’une simple peinture.

JR s’empare alors du support traditionnel de la fresque – le mur, cher aux street-artists – mais reconsidère son procédé : le collage photographique remplace l’enduit et les pigments ; le noir et blanc remplace les couleurs. Le photographe efface ainsi les différences sociales, culturelles, ou encore de couleurs de peau en choisissant le noir et blanc. Cependant, la volonté de pérenniser l’œuvre n’a pas disparu chez JR. La fresque monumentale sera ensuite installée de manière permanente à la Cité des Bosquets à Montfermeil. Le vernissage est prévu le mercredi 19 avril 2017 à 16h, face au 4 rue Berthe Morisot.

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Palais de Tokyo, « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil »

Dépasser les fractures sociales

Aujourd’hui, la société des quartiers populaires veut se faire entendre, clamer haut et fort ses insatisfactions et ses espoirs, changer l’image stéréotypée des cités paralysées par la délinquance, dépasser la notion « d’effets de lieu » négatifs, facteur du poids de la domination sociale.

Tout comme JR et sa fresque, c’est également ce que prône le lancement du concours Eloquentia Saint-Denis en 2013 imaginé par Stéphane de Freitas afin de mettre en avant la culture du dialogue et du débat, et faire éclore des jeunes talents restés dans l’ombre. Une formation est proposée aux élèves de l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et prend la forme d’un concours d’éloquence au cours duquel les participants s’opposent lors de joutes oratoires. Eloquentia aspire à défaire les clichés qui pèsent sur le département du 93 et inverse la tendance : la Seine-Saint-Denis semble loin du stéréotype du quartier dit « sensible ». Par la parole, les étudiants se construisent, s’enrichissent, s’affirment, et se dressent alors contre tout déterminisme social.

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Concours Eloquentia, Saint-Denis

Combattre par les mots ou par les images, c’est se faire voir, se faire entendre, briser les codes de la société et créer des ponts entre des mondes littéralement divisés.

Laura Barbaray.

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