Songe d’une vie transsibérienne : de Moscou à Vladivostok

Littérature

Intimement, je songe à ce voyage. Seule, immobile au milieu de la gare Iaroslavl à Moscou, je baigne dans une atmosphère vaguement troublante. Il est bientôt l’heure. Autour de moi, les voix des passagers se mêlent dans un seul écho. Je perçois des bribes d’un langage écorché, mais qui me sera bientôt familier. Qui vais-je rencontrer ? De quoi vais-je me souvenir ? Le regard lointain, j’imagine l’odeur poussiéreuse des rideaux de velours, le doux chant de la provodnitsa, les adieux déchirants de mes compagnons de voyage… Cet instant, aux allures d’un rêve, s’évapore peu à peu dans un souffle brumeux. Peut-être n’est-ce que l’emballement de mes émotions juvéniles.

Il est l’heure. 9 288 kilomètres. La Russie, au rythme lent et terriblement envoûtant du Transsibérien. Sur le quai, je m’agrippe à des sourires inconnus. Le caractère sacré de ce train me crie au plus profond de moi d’oublier mes craintes, mes doutes. Nouer des liens invisibles, me sentir hors du temps dans une cabine étroite. La taïga, intarissable, défile sous les yeux de la jeune fille naïve et exaltée, que je suis encore. Dans les villages près de la Volga, des femmes et des hommes vivent dans des dachas en bois, couleur pastel. À Krasnoïarsk, je rejoins la jeunesse dans les cafés. Ont-ils des rêves ? À Irkoutsk, au bord du lac Baïkal, règne l’esprit silencieux des chamans. Des marins et des pêcheurs évoquent l’histoire de leur Sibérie, chère et traditionnelle.

Rencontrer et raconter. De cette longue traversée à bord du Transsibérien, je reviendrai sur ma terre natale, avec des sons, des images, des couleurs, des senteurs et des témoignages puissants.

Je ne pense qu’à ce train, légendaire. Je désire entendre le bruit des roues anciennes sur les rails, me serrer contre des étrangers, écouter des récits en langue russe, respirer l’odeur des conifères. Thylacine. Ma rencontre avec sa musique a tout changé. C’est à bord du Transsibérien qu’il compose sa fresque musicale Transsiberian, en 2015. Son inspiration vient d’une voix, du bruit des rails, d’un chaman qui chante, de personnes croisées au hasard. Son périple russe est fait de rencontres et d’imprévus. Il me semble que c’est le point de départ de mon rêve. Et puis, il y a eu ces lectures. Le récit-reportage de Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe, à la recherche de l’âme russe ; le récit de voyage d’Olivier Rolin, Baïkal-Amour, qui fait resurgir la mémoire enfouie de l’Histoire ; l’ouvrage de Géraldine Dunbar, Seule sur le Transsibérien, profondément humain, ou encore le récit autobiographique de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, profondément bouleversant.

La perspective de ce voyage est là, en puissance. Elle doit encore se développer. En attendant, des romans, récits de voyage ou reportages viendront distraire mes cours de civilisation russe…

Michel Strogoff, Jules Verne – Les Nuits de Sibérie, Joseph Kessel – Journal russe, John Steinbeck – Sibérie, un voyage aux pays des femmes, Anne Brunswic – Voyage au cœur de l’esprit, Lesley Blanch – Les Sirènes du Transsibérien, Hervé Bellec – Sous l’étoile de la liberté, Sylvain Tesson – Sirbir, Moscou-Vladivostok, Danièle Sallenave…

Et bien-sûr, l’incroyable websérie Transsiberian de Thylacine.

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Se reconstruire en recyclant

Reportages

De la vaisselle en cristal qui orne la vitrine, des bibelots anciens sur les étagères, des bacs de vêtements entassés les uns sur les autres. Et des femmes et des hommes, jeunes et moins jeunes, en tablier rouge trient les articles, accueillent et guident les clients à travers l’immense caverne à chiner. Ma Ressourcerie, boutique associative et solidaire de recyclage d’objets dans le 13ème arrondissement à Paris, emploie six salariés en réinsertion professionnelle. Des bénévoles et des stagiaires s’engagent aussi à leurs côtés. Une seconde vie données aux objets oubliés mais aussi aux employés, qui connaissent des difficultés à trouver du travail.


« Aider les autres à sortir de la mouise »

« Il faut insérer la bobine dans l’autre sens, sinon le papier ne sort pas de la machine à carte bancaire » indique Sophie Chollet, la directrice de Ma Ressourcerie, à Fouwzia, employée depuis un mois. Quand on pénètre à l’intérieur de la boutique, l’odeur des livres vieillis, des vêtements usés, rappelle les magasins d’antiquaires d’autrefois. Sophie apprend à Fouwzia à encaisser les articles. Depuis son arrivée il y a deux ans, Sophie accompagne chacun des salariés. « J’étais directrice de communication aux affaires de la scolarité pour la Ville de Paris, mais j’en ai eu assez de la politique. Je voulais être sur le terrain » raconte-t-elle. Partager les connaissances, sensibiliser au gaspillage, redonner de l’espoir à ceux qui l’ont perdu. Telle est l’ambition de Sophie. « C’est une véritable entreprise de réinsertion. Les salariés sont formés à tous les postes et apprennent vite. J’ai envie d’aider les autres à sortir de la mouise ». Victimes d’un licenciement ou bien en proie à une addiction comme l’alcool, des anciens salariés de Ma Ressourcerie sont retournés sur le marché du travail. C’est le cas d’Abdelah, 30 ans, désormais en CDI à Roissy en tant qu’agent de piste. « Il avait perdu tous ses repères, sociaux et familiaux. On ne se sent jamais inutile », dit-elle humblement.

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© Ma Ressourcerie

Coup de pouce financier

Au sous-sol, sur un air des Ramones, Marco, 30 ans, trie toute sorte de bibelots dans les bacs, issus de dons. Marco est en contrat aidé depuis deux ans. « J’ai résidé pendant plusieurs années en Normandie à Cherbourg. Seulement, dans le secteur de l’industrie, il n’y a pas de travail », explique-t-il. Alors, à la naissance de son premier enfant, il rejoint Paris pour trouver un emploi. « J’avais besoin de gagner de l’argent. J’aime chiner, le bazar et les brocantes. Et Ma Ressourcerie m’a permis de comprendre qu’une économie collaborative et responsable était possible ». Trouver la pépite rare quand on ouvre un carton. Marco en est devenu l’expert. « Maintenant, j’ai un logement social avec ma femme et mon petit garçon, c’est une autre vie », sourit-il. Il espère obtenir un CDI au terme de son contrat.

A l’étage, Christian, les cheveux grisonnants, trie les livres. Il est en contrat aidé depuis deux mois à Ma Ressourcerie. A 50 ans, il est musicien professionnel et a longtemps travaillé pour des maisons de disques. Mais avec l’arrivée du streaming, il s’est « cassé la gueule ». « Je faisais partie de ceux qui gagnaient entre 5000 et 8000 par mois. Mais aujourd’hui, je ne vis plus de ma musique ». Il ne perçoit plus les droits d’auteur des musiques qu’il a composé pour des publicités. A ce jour, Christian a retrouvé une situation financière stable.

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© Ma Ressourcerie

Retrouver un lien social

Des rires, de la bonne humeur et du contact humain au milieu du bazar de Ma Ressourcerie. « Je suis contente d’aller au travail » sourit Soso, derrière ses lunettes. Vendeuse dans la boutique depuis six mois, elle était en recherche d’emploi dans le secteur de l’audiovisuel. « Il n’y a plus d’emploi pour une femme de 51 ans dans l’audiovisuel. C’est un domaine qui évolue trop vite » évoque-t-elle. A Ma Ressourcerie, Soso se sent apaisée. « Tout le monde s’apprécie, on est utile, on n’est pas qu’un numéro de CAF » dit-elle avec conviction. En tissant des liens affectifs avec ses collègues et les clients, Soso reprend confiance en elle.

Marco, lui, a appris à travailler en équipe. « J’ai toujours exercé des métiers très solitaires, comme graveur sur pierre par exemple. Aujourd’hui, j’ai trouvé ma place et j’aime quand ça bouge », sourit-il. Et il n’a pas envie de partir de sitôt.

Au sein d’un cadre chaleureux, les salariés en réinsertion professionnelle retrouvent une légitimité dans leur travail. Recycler les objets pour se recycler soi-même. Tel pourrait être le proverbe de Ma Ressourcerie.

Laura Barbaray

Riders

Reportages

Les roues qui rebondissent sur le bitume, des planches de bois qui virevoltent et des corps qui ondulent librement dans la chaleur douce d’un soir printanier. Sur les bords de la Seine, on s’arrête. Des jeunes, filles et garçons, semblent aussi légers qu’une petite bulle de savon. Comme suspendus dans l’air, ils dansent sur les planches colorées, enchaînent inlassablement les figures, emportés par une cadence enjouée. Une sensation d’osmose, hors du temps.

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Les Berges – © Laura Barbaray


Réunis au sein du collectif DockSession, les longboarders parisiens laissent libre cours à leur talent chaque dimanche sur les Berges de la Rive Gauche, en face du Musée d’Orsay. Initié en 2014 par Lotfi Lamaali, virtuose du longboard dancing et ambassadeur de marque (Loaded board), DockSession est un rassemblement hebdomadaire qui vise à promouvoir la discipline et créer un lien entre les différentes communautés de longboard à travers le monde. A Paris, l’association compte près de 200 passionnés. Une pratique qui allie danse et glisse.

« Nous, on fait pas mal de freestyle ». Trois jeunes longboard-danceuses, habituées des quais, évoquent leur sport favori. « On laisse flotter notre corps sur la planche, l’esthétique des mouvements s’acquiert peu à peu », explique Ophélie, sa longboard aux motifs tribaux dans les mains. Sur le terrain, les trois amies glissent naturellement, de façon harmonieuse et rythmée. Le longboard dancing attire aussi bien les filles que les garçons. Une mixité appréciée dans le monde du skate et de la culture urbaine.

 

 

Avec un peu d’élan et les écouteurs branchés sur une musique chill, les riders tournoient sur eux-mêmes avec souplesse. « Avant, j’étais trop raide sur la planche. Mais en un an de pratique, j’ai pris de l’aisance » remarque Marvin. Ses petits pas de danse habiles sur la planche lui donnent une sensation de liberté et d’apesanteur. Comme une fusion entre le danseur et sa matière première.

Devant le hangar métallique et tagué, Charles-Adrien lance sa longboard et la fait tourner entre ses pieds. C’est aussi lui qui fabrique les longues planches de bois, chacune personnalisée. Il a créé sa propre marque, Majutsu, imprégnée de culture japonaise. « J’ai aussi réalisé des collaborations avec des street-artists, dont Noty Aroz à l’occasion d’une exposition en 2016. J’ai dessiné le Murciélago – la divinité issue de Batman et de la Santa Muerte mexicaine – sur une longboard », se souvient-il.

 

 

Le bois de la planche racle le sol bétonné. « C’est la figure de l’ange », confie Marvin. Lotfi, le sourire aux lèvres, maîtrise sa longboard parfaitement. Sur place, il multiplie les pirouettes. Avec ses mains, il rattrape sa planche au vol. C’est ce qu’on appelle un aerograb dans le vocabulaire des riders. « On est là tous les dimanches » explique Lotfi. « La Docksession est un rendez-vous libre et spontané. Chacun ride comme il l’entend. Les plus expérimentés donnent des conseils aux novices et tout le monde passe un bon moment » s’enthousiasme-t-il. La seule consigne : une ambiance conviviale. Pour cela, des jam musicaux accompagnent régulièrement les sessions de longboard.

 

 

La DockSession a aussi sa mascotte. Saucisse le Jack Russell, sous le regard attendri des passants, monte volontiers sur une planche… et s’agrippe fermement au mollet de sa maîtresse.

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Saucisse – © Laura Barbaray

La communauté de longboarders évolue dans un climat apaisé, accueillant et chaleureux. Fédérés autour d’une discipline et d’un lieu, les riders partagent des expériences, tissent des liens et donnent une véritable impulsion à la création artistique.

Laura Barbaray

Cultiver la terre pour rassembler

Reportages

« Là, près du thym, on a planté de l’oseille. C’est une herbe aromatique qui peut se manger crue. » Le goût acidulé de l’oseille rappelle celui de la pomme verte. Sous une pluie fine, l’odeur de la terre mouillée se mêle à celle du persil restée sur les mains. Les chaussures terreuses et le sourire aux lèvres, Marie traverse le potager, se penche pour cueillir quelques brins d’herbe à curry, désigne du doigt chaque fruit et légume cultivé.


Une terre partagée

Dans le quartier de Marcouville à Pontoise, au milieu des hauts immeubles blancs délavés, se trouve une terre bien gardée. En 2016, Marie, 43 ans et aide soignante à l’hôpital René Dubos, décide de reprendre le jardin pour en faire un potager. « Le jardin a été laissé en jachère pendant près de deux ans. Nous avons bataillé pour obtenir la confiance de la mairie ». Depuis deux années, Marie et sa petite équipe travaillent ensemble sur le potager de 800m². Un seul mot d’ordre : le partage. « Nous sommes neuf familles. L’idée du potager partagé est la répartition des tâches et la distribution équitable des récoltes » explique Marie. « Chacun apporte ses idées, ses envies et ses semences. Ensuite, on se concerte pour décider sur quelle parcelle de terre nous travaillerons » poursuit-elle. « On vient quand on veut et quand on peut » sourit Dominique, qui dénoue le voile blanc du petit pommier, encore nu. Dominique, retraitée et doyenne du potager, est jardinière depuis toujours. Youssef, jeune peintre en bâtiment de 30 ans, connaît bien le travail de la terre. « C’était le métier de mon père, au Maroc » dit-il. Tous deux guident les novices sur le potager.

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© Laura Barbaray

Apprendre de l’autre

« J’avais envie de mettre les mains dans la terre ». Pour Marie, c’est une toute première expérience. « Je n’avais jamais vu une fleur de pomme de terre, ni pousser des aubergines » confie-t-elle. Son envie d’apprendre et de transmettre ne faiblit pas. « Je souhaite que les enfants de Marcouville puissent découvrir les légumes et les fruits récoltés du jardin. Qu’ils voient les denrées pousser de la graine jusqu’à la maturation. Qu’ils sachent ce qu’ils mangent ». Zeineb, tout juste adhérente au potager, désire apprendre à sa fille le travail de la terre, « récolter du persil, du fenouil comme au bled ».

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© Laura Barbaray

Cet été, la cueillette a été fructueuse. Des tomates cœur de bœuf, jaunes ou allongées, des pommes de terre, des poivrons, des aubergines… Assez pour les voisins. Chaque récolte est riche en surprises. « On a tous des façons de planter différentes » explique Marie. « En Europe, on plante les salades espacées les unes des autres. Youssef les a plantées plus serrées : elles ont poussé en hauteur ! » Grâce à Dominique, Marie a découvert le goût de noisette des potimarrons. Et Youssef la saveur des épinards à la française.

Des projets collectifs

Le quartier de Marcouville bénéficie de financements spéciaux de la mairie qui permettent aux participants de monter des projets, comme celui des quatre arbres fruitiers. « L’année dernière, on a planté un pommier, un prunier, un poirier et un figuier » s’enthousiasment les participants. Encore jeunes et maigrelets, tout le monde a hâte de les voir grandir. Des buttes de permaculture devraient aussi voir le jour, afin d’utiliser moins d’eau.

 

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© Laura Barbaray

Aider les jeunes du quartier. C’est l’un des projets phares du potager. Avec les éducateurs de l’association Sauvegarde 95, les jeunes ont pu s’initier au jardinage. « Cet été, les ados ont retourné la terre, replanté les framboisiers et construit des étagères », explique Marie. « Ils sont rémunérés, mais l’argent est destiné à financer un projet comme le permis de conduire ou un séjour à l’étranger ». Pour permettre aux aînés de ne pas se faire mal au dos lors de la récolte, les jeunes aménageront l’été prochain des bacs à fraisiers en hauteur.

Une terre fédératrice des différentes générations du quartier, où se côtoient les valeurs du partage et du vivre-ensemble.

Laura Barbaray

En ligne sur la Gazette du Val d’Oise

 

Chantiers

Reportages

Partout, ces femmes et ces hommes sont là. Ils sont parfois tellement proches qu’on ne les voit pas. Camouflés sous des taches de peintures ou encore hissés au sommet d’un échafaudage. Ils existent. Partout, des frontières humaines et sociales se dessinent. S’érige alors un monde séparé, divisé. Ces frontières, j’ai décidé de les gommer. Ou du moins de les relier entre elles. Ce récit entend redonner de la mémoire au métier d’ouvrier. De la matière, de la profondeur, comme à son image. A tous ces artisans qui ont consacré leur vie entière à bâtir notre monde. A Kevin et Antoine qui m’ont accueillie en terre hostile. Et à mon père que j’admire, qui m’a éduquée, nourrie, transmis sa soif de perfection et donné tant d’amour durant vingt ans.

 


Un matin de décembre, à l’approche de Noël, dans le petit village de Butry-sur-Oise tout près de la ville adorée de Van Gogh. Il fait nuit noire. Une légère bruine se pose délicatement sur nos visages. D’un pas encore engourdi, nous avançons dans la brume des premières heures. Là, un grand portail couleur de rouille veille sur une imposante maison de pierre. A travers les grilles aux motifs rococo, j’aperçois le chantier. Dans une faible lumière, un voile blanc et vaporeux semble suspendu à des barres métalliques. « C’est ici », me souffle papa. Nous franchissons le portail. Au même moment, une dame d’un certain âge apparaît sur le seuil de la maison, devant une porte vermeil. C’est la cliente. « Bonjour Madame », lance papa. Son regard perplexe me laisse penser qu’elle ne s’attendait pas à ma venue. Je lui explique que je souhaiterais réaliser un reportage photo sur le métier d’ouvrier. Un sourire bienveillant se dessine sur ses lèvres. Elle semble touchée et convaincue. A l’occasion de la veille des congés de Noël, elle apporte trois tasses de café bien chaud et du quatre-quart pour les artisans. Papa est ravi. « Des attentions comme celle-là, j’en reçois pas souvent » me confie-t-il.

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© Laura Barbaray

Dans la cour d’entrée, j’observe de plus près les immenses structures métalliques aux formes géométriques qui longent la façade de la maison à trois étages. Tout semble tenir sur un fil, comme flottant dans les airs. Le voile blanc me donne une impression d’intimité, de mystère. Comme si un secret devait être gardé, ici, au cœur de cette carcasse de fer.

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© Laura Barbaray

Papa se dirige vers un petit local, à droite de la maison. Un lieu exigu, mais chauffé. S’empilent les pots de peinture, les pinceaux, les brosses, les chiffons, les tréteaux. Difficile de faire un pas sans renverser du matériel. La poussière vole. L’odeur de la peinture laisse un goût amer au fond de la gorge. C’est ici que papa troque ses vêtements de ville contre son « blanc » selon son jargon. C’est ici qu’il déjeune, au milieu de ce chaos âpre et rude. Le voilà changé. Un pull noir et rêche, un pantalon blanc parsemé de taches de couleur sombres et claires à la fois.

Deux autres ouvriers, Kevin et Antoine, sont arrivés peu de temps après nous. Ils sont jeunes, et acceptent volontiers d’être pris en photo. Kevin a 26 ans. Il obtiendra bientôt une qualification supérieure. Antoine, lui, a 19 ans. Il prolonge son apprentissage en espérant valider son brevet professionnel.

 

Tous se mettent au travail. La radio est allumée dans le petit atelier. Sur le rythme de Gimme! Gimme! Gimme!, un genou à terre et les gants enfilés, papa prépare la peinture. « J’ai huit volets à repeindre ce matin » me dit-il. Comme une sorte de potion magique, il mélange avec promptitude sa matière première. La texture épaisse doit être plus onctueuse, plus moelleuse. Là, trouver la teneur parfaite. Avec souplesse et rapidité, il peint de façon mécanique le volet en bois posé sur les tréteaux. « Ce n’est pas ce qu’il y a de plus compliqué à peindre, les volets. Monter, descendre des échafaudages toute la journée, ça c’est fatiguant. A déplacer des meubles lourds, à enduire et repeindre des grandes surfaces, on prend des mauvaises positions. Mon dos est foutu depuis toutes ces années ».

 

Dehors, j’entends le raclement rugueux de la lisseuse sur le mur de façade. Kevin enduit le mur avec l’aide d’Antoine. En même temps, il apprend. Papa lance sur un ton blagueur : « Alors, ça y est, il a le coup ? » Kevin renchérit en plaisantant : « Ah, ça j’sais pas, mais en tout cas il a le coup du téléphone, c’est sûr ! ». Debout, les mains glacées mais d’un geste vif, Kevin et Antoine revêtent le mur d’une pâte épaisse et grise. Sous la bruine délicate, les mains s’abîment, les bras se contractent, le dos se raidit. L’air froid pique les yeux et fait renifler. A travers la fumée des cigarettes, au milieu des cendres pâles, on distingue toujours, oui toujours, le visage souriant et parfois rieur des trois artisans du monde.

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© Laura Barbaray


Ce projet a été réalisé dans le cadre de mes cours de photographie, à la Sorbonne. La consigne : suivre quelqu’un dans son quotidien, raconter une histoire et réaliser une série de 10 images. Me voici donc en immersion sur un chantier, adoptant une démarche de photo-reportage et accompagnée de mon père, Kevin et Antoine. J’ai alors voulu prolonger le projet : redonner de la mémoire, de la poésie au métier d’ouvrier. Un récit vient s’ajouter aux images. Les chantiers : un sujet que j’aimerais approfondir davantage.

L’intégralité des images dédiées au cours de photo ne figure pas sur le blog.

Laura Barbaray

Afrique ma douce, adieu

Littérature

Mes paupières sont lourdes… Ma tête flanche… Je ne respire plus… Je ne tiens plus…

Le vrombissement du moteur de la Jeep déchire la ville endormie de Marrakech. Le paysage défile à toute allure à travers la vitre. Dans l’obscurité, j’aperçois au loin les lumières urbaines. Comme une traînée de poudre étincelante. Depuis combien de temps roulons-nous ? Je l’ignore. Mais on roule vers la mer, l’Espagne, l’Europe. Afrique, terre d’exil, nous te quittons. Oui, l’Europe… C’est pour bientôt.

Quand on est venu nous chercher à Agadir, tout s’est déroulé rapidement. Dans la précipitation, je n’ai pas tout compris… D’une voix nasillarde et agressive, un passeur arabe a lancé une injure à un Noir qui s’est plaint d’être fatigué. Je crois qu’il lui a ordonné de se taire. Très vite, nous sommes montés à l’arrière de la voiture ; nous, les dix-huit clandestins et les deux Français avec leur caméra. Pourquoi nous accompagnent-ils ? Je suis curieuse mais prudente, alors je les évite. Les bras serrés contre la poitrine, la tête baissée, j’ai suivi les autres le plus discrètement possible. Crâné rasé, vêtements amples et sales. Je suis désormais un homme. Un homme pour traverser la mer, un homme pour passer la frontière. Ne pas se faire remarquer, ne pas faire entendre sa voix. Se protéger de la violence des passeurs.

C’est le trajet le plus long de ma vie. Seulement six places assises pour vingt pauvres passagers. Il fait chaud, trop chaud pour respirer. La sueur coule sur mon front, ma peau suinte. Serrés, comprimés, broyés les uns contre les autres, dormir est impossible. Moi, je me tasse au sol, recroquevillée, la tête entre mes genoux, les mains contre ma poitrine, toujours. Un poids s’appuie contre mon épaule engourdie, un autre écrase mon pied gauche. Je ne sens plus mes jambes, mes bras… Malgré la fatigue, mon corps courbaturé me tient éveillée.

Dans la voiture, les clandestins s’agitent, grognent, s’énervent. « Pousse-toi, je n’ai pas de place ! » gémit l’un d’entre eux, haletant. Un des Arabes, à l’avant, se retourne brusquement pour le frapper et l’insulter dans une langue que nous ne comprenons pas. L’atmosphère irrespirable se tend. On devient de plus en plus nerveux et angoissés à l’idée de croiser la police.

Durant tout le trajet, nous n’avons rien mangé, rien bu. Arrivés en plein désert, la chaleur est intenable. Les lèvres craquelées, la gorge sèche, je ne peux émettre aucun son. Je sens mon corps faiblir… Le second passeur nous donne une bouteille d’eau. Un litre et demi pour vingt corps asséchés et assoiffés. « Tout le monde doit boire, l’eau c’est la vie », puis-je entendre parmi les clandestins.

Première halte dans le désert marocain, après un interminable voyage. Il fait jour. A perte de vue, une nappe de sable ambrée semble embrasser l’horizon. Les passeurs nous laissent dans ce néant de poussière couleur terre de Sienne et reviendront dans la nuit nous apporter à manger. Sur le sol caillouteux, à l’ombre d’un épineux, j’étends mes jambes raidies par la douleur. Enfin. Le sang circule à nouveau. Soudain, la faim me ronge l’estomac. Depuis combien n’ai-je pas avalé quelque chose de consistant ? Je ne sais même plus. Les quelques morceaux de pain que nous distribue équitablement Ibrahim suffiront pour aujourd’hui… Ibrahim, on connaît tous son nom. Son sourire est ineffaçable. C’est lui qui nous rappelle que nous sommes dignes et humains.

Mais moi, ma dignité, j’ai l’impression de l’avoir perdue lors de ce voyage. Je ne me reconnais pas avec ce crâne rasé, ce tee-shirt d’homme trop large, crasseux, et ces souliers de plastique, qui ne sont que de vétustes bouteilles écrasées. Une va-nu-pied, dirait-on. Je me sens souillée, déshonorée. Que peuvent bien penser ma mère, mon père, mes frères et sœurs ? Me croient-ils déjà en Europe ? Se doutent-ils du danger de la traversée ? Je refuse qu’ils me rejoignent dans les mêmes conditions… Alors, avec un peu d’assurance, j’ose pour la première fois approcher un des deux Français. « S’il te plaît, prends-moi en photo, pour montrer à ma famille. Je ne veux pas qu’ils fassent comme moi. Personne ne doit subir ça, alors s’ils me voient comme ça, ils ne s’y risqueront pas ».

A la nuit tombée, le bateau amené par les passeurs est prêt. Le moteur fonctionne, les trous sont bouchés, la boussole sera notre guide. Le bois est abîmé mais il résistera. Ça y est, c’est le grand départ. Oui, nous voguerons vers l’Espagne, l’Europe. Et je sortirai vivante de cette traversée. Tous ensemble, en cercle, nous prions, nous chantons, nous dansons pour nous donner du courage et nous réchauffer dans la nuit glaciale. Nos voix harmonieuses résonnent dans les ténèbres, comme un cri d’espoir. « Mon Dieu, permet-nous d’aller au bout de notre voyage » récite Ibrahim en fermant les yeux.

Il est une heure de matin. Nous sommes vingt-cinq à embarquer. Les Français, toujours aussi attentifs à nos faits et gestes, feront la traversée avec nous. Au moment de pousser le bateau à la mer, un mélange de peur et d’excitation se lit sur nos visages. « Allez, poussez un grand coup ! » s’exclame l’un des hommes. Encore une fois, tout est allé très vite. Je suis à bord. Je sens à présent l’odeur de l’iode, le vent marin caresser mon visage, quelques gouttes d’eau salée se poser sur mes lèvres. Nous avons réussi. Dans l’obscurité, la mer bleue immense paraît un abîme, un gouffre infiniment noir. De l’eau glace soudain mes pieds nus. Je prends conscience que nous sommes à plus de cent kilomètres des côtes espagnoles sur une mer agitée. Et l’eau ne cesse de s’infiltrer de toute part… Tandis que les plus robustes rejettent l’importune avec entrain à l’aide de seaux en ferraille, moi, j’ai peur. Peur de mourir. Peur d’être engloutie dans l’océan… Blottis les uns contre les autres, recroquevillés pour se réchauffer, chacun essaie de garder espoir.

C’est l’aube. Les lueurs orangées du soleil se reflètent sur l’eau ondoyante. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Je contemple la scène, malgré mon épuisement et oubliant presque l’eau qui continue de monter. Et les dauphins ! Ils semblent voyager à nos côtés… Une agitation sur le bateau me sors de ma rêverie. Alors que l’eau poursuit sa course folle le long de nos jambes, les côtes espagnoles apparaissent. Sur le visage de chacun, le sourire se redessine. Sur le mien aussi. Nous sommes vivants. « Content d’arriver ? » demande le Français qui tient la caméra à l’un des clandestins. Seulement, un bruit sourd rompt l’engouement qui s’était installé parmi nous. Panne de moteur. Mon cœur bat très vite. L’espoir en moi se dissipe peu à peu. Lorsque je lève les yeux, le bateau vert et blanc de la garde civile espagnole est à quelques mètres de nous. C’est fini. Europe, te connaîtrai-je un jour ?


Texte rédigé à partir du reportage de Guillaume Martin et Grégoire Deniau en 2005.